Le pianiste virtuose cubain Chucho Valdes arrive en Colombie dans le cadre du Festival Barranquijazz. Retour sur sa vie et les origines du jazz afro-cubain.

Traduit de l’Espagnol par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com

chucho

Chaque fois qu’on demande à Chucho Valdes s'il est vrai qu'il a commencé à jouer au piano à l'âge de trois ans, il raconte la même histoire. Un jour, son père, Bebo Valdes, qui était alors membre de l'orchestre Tropicana, avait oublié quelques partitions dans la maison et dut donc y retourner pour les prendre. En entrant chez lui, il entendit une mélodie, et lorsqu’il trouva son fils assis devant l'instrument, il demanda tout de suite à son épouse, qui était chanteuse et professeure de piano, “est ce que c’est toi qui lui as appris à jouer comme ça? "Ce à quoi elle répondit: "Non, je ne lui ai jamais appris. Chaque fois que tu joues, il est toujours en train de te regarder de l’arrière. "

C’était écrit qu’il en serait ainsi. Pendant les années 40, Chucho eut non seulement son père comme professeur, mais aussi des centaines de musiciens cubains qui vivaient près de chez lui à Santa Amalia, un quartier de La Havane. La musique populaire cubaine était la bande sonore quotidienne de la semaine, excepté le dimanche à 11 h du matin lorsqu’il écoutait religieusement une émission de jazz animée par le tromboniste Glenn Miller. Pas étonnant alors que la musique lui vienne naturellement. A neuf ans, peu de temps après avoir commencé à étudier le piano de manière formelle, il laissa le public d’un célère cabaret de l’île bouche-bée lorsqu’il interpréta en une seule soirée, un danzón, une sonate de Mozart et un chachachá.

Sa virtuosité, combinée à une intense formation académique ont fait de lui l'un des pianistes les plus importants du jazz afrocubain dans le monde. Il arrive au pays en compagnie de l’Afro-Cuban Messengers, un groupe composé en majorité de jeunes interprètes, avec lesquels il a enregistré sa plus récente production intitulée Chucho’s Steps.

Le musicien âgé de 68 ans a depuis longtemps cessé de vivre sous l'ombre de son père et lorsqu’on le compare à lui, il répond tout simplement par une allégorie: “Chez les Yorubas, on dit que la charrette ne va jamais avant les bœufs. Je suis la charrette, l'apprenti, et je ne pense pas devenir meilleur que lui. ”

Chucho passe son temps à voyager d’un endroit à l’autre, mais sa relation avec Cuba est très étroite. Il sait que la musique est l'âme de l'île, "historiquement, c'est notre pain quotidien. C'est ce que nous respirons. " Ce n’est pas pour rien que le pianiste Eddie Palmieri a dit une fois lors d'un concert que les Cubains sont les auteurs des "rythmes les plus complexes et les plus excitants de la planète."

L’histoire de la naissance de ces rythmes comprend une longue liste de noms, d’enregistrements, de dates ... et dans le cas de l'union de la musique populaire cubaine et du jazz, ce fut un processus complexe de transculturation qui reste aujourd’hui l’objet d’un débat entre les universitaires et les spécialistes du sujet.

D’entrée de jeu, on sait que les deux courants musicaux ont dérivé de ce que l’on connait aujourd’hui comme le jazz afrocubain et qu’ils ont un ancêtre commun: l'Afrique. L'arrivée des esclaves provenant du continent noir a marqué à jamais le destin de l'Amérique et demeure incontournable. Dans le cas de Cuba et du jazz, les migrations sont les artisans de tout un mouvement artistique qui a commencé à prendre forme dès la fin du 19ième siècle, lorsque les premiers musiciens américains sont arrivés à Cuba et vice versa. Dans son livre Raíces del jazz latino, le journaliste Leonardo Acosta rappelle par exemple l'histoire d'un musicien de blues américain qui a voyagé pour la première fois sur l’l'île en 1898 et qui fut si enchanté  par ses plages qu’il changea son nom et prit celui de Santiago, en allusion à la ville au sud-est.

Jelly Roll Morton, qui s’autoproclame “créateur du jazz”, disait souvent que ce genre provenait d’ "Italie, de France, d'Espagne, de Cuba et de ma propre invention." Un hybride qui inquiète encore la majorité des puristes, même si plusieurs enquêtes ont montré que l'influence latine dans la musique américaine est indéniable.

W.C. Handy, que beaucoup décrivent comme le père du blues, visita l'île alors que sa carrière de compositeur débutait à peine et emporta une copie de son hymne national, que son groupe adapta par la suite.

On connait aussi l'existence de Manuel Perez, un cornettiste cubain qui s’installa en 1890 à la Nouvelle-Orléans, où il créa un ensemble de jazz nommé Imperial Band.

Les coïncidences entre les deux pays sont étonnantes, de telle sorte que dans les années 20, il y avait déjà deux groupes de jazz dans les provinces de la plus grande des Antilles. Les premières rencontres entre les musiciens cubains et américains se produisirent dans les hôtels, les cabarets, les boites de nuit et les casinos de La Havane. Pendant les années qui suivirent, l’essor des communications accéléra l'entrée du swing dans l’île et les noms des grands chefs d'orchestre tels que Duke Ellington, Fletcher Henderson, Benny Goodman eurent une influence sur les artistes locaux. Ce fut un processus qui dura assez longtemps et aboutit à ce que la plupart des spécialistes considèrent comme la naissance du jazz afrocubain.

Le pionnier de ce genre est le clarinettiste et compositeur Mario Bauza, qui déménagea de La Havane à New York en 1930. Harlem, le quartier où il s'installa, en plus d'être le centre des meilleurs spectacles musicaux de la ville était un paradis pour les musiciens noirs qui ne se sentaient pas discriminés, contrairement à ce qui se passait à Cuba à l'époque. C'est ainsi qu’après avoir été membre de certains orchestres, Bauzá fonda avec son beau-frère, le chanteur Frank Grillo "Machito" le groupe Los Afro-Cubans, un paradigme de la musique latine qui révolutionna la manière de faire le jazz et auquel aujourd’hui Chucho fait penser avec son nouveau groupe. Pendant son séjour dans la Grosse Pomme, le clarinettiste se lia d'amitié avec plusieurs musiciens américains et à la fin des 40, il proposa au trompettiste Dizzy Gillespie, un natif de la Caroline du Sud et un précurseur du style be-bop, d’engager le percussionniste cubain Chano Pozo.

Certains font observer que la rencontre de deux personnages a mis la touche finale au jazz et à la musique cubaine populaire. Pozo faisait vibrer le sol avec sa manière de jouer les congas, tandis que Gillespie soufflait la trompette avec frénésie. Ils s’entendaient très bien sur scène et c’est ce qui explique que le percussionniste disait souvent que si aucun des deux ne comprenait la langue de l'autre, tous deux parlaient "africain".

Pendant la période où ils travaillèrent ensemble, ils ont créé un style qui est connu sous le nom ‘cubop’ et beaucoup se demandent encore ce que serait devenu ce genre si Pozo n’avait pas été assassiné en 1948, à peine un an après sa rencontre avec Dizzy.

Dès lors, les associations entre cubains et gringos devinrent de plus en plus récurrentes. Les années 50 furent décisives pour la consolidation de jazz sur l'île, mais le tournant allait survenir lorsque Fidel Castro et ses rebelles renversèrent le dictateur Fulgencio Batista en 1959. La révolution ne tarda pas à taxer le jazz de produit de l'impérialisme, ce qui poussa plusieurs musiciens à choisir l'exil. Un an plus tard, Bebo s’installa en Suède et il n’est plus revenu depuis lors. Son fils par contre est resté, car comme il l’a dit à plusieurs reprises, Cuba est sa principale source d'inspiration. Il ne parle presque jamais de politique avec son père, mais jusqu’à présent, beaucoup se souviennent encore que Chucho fut l'un des signataires de la lettre que les artistes et intellectuels écrivirent pour soutenir Castro, lorsque la presse internationale critiqua durement l'arrestation de 75 opposants au gouvernement en 2003.

Malgré toutes les difficultés causées à l'île par l’embargo – une des choses les plus difficiles pour les artistes fut d’obtenir des nouveautés discographiques - Chucho a réussi à faire définitivement décoller le jazz cubain dans les années 70. Après avoir participé à différents groupes, le pianiste créa Irakere en 1973, un groupe avec lequel il a joué dans les festivals les plus prestigieux au monde.

Le musicien avait emmené le public à jeter son regard sur Cuba,  ce qui explique que quelques années après sa fondation, un bateau de croisière arriva sur ses côtes avec à son bord des légendes du jazz comme Gillespie, le saxophoniste Stan Getz, le pianiste Earl Hines et même le guitariste Ry Cooder, tous impatients de connaître La Havane.

C'est alors que la compagnie de disques Columbia Records invita Irakaere à participer au Newport Jazz Festival 78, même si aucune entreprise nord américaine n’avait été en contact avec des musiciens cubains. Dans un geste sans précédent, le groupe se présenta aux États-Unis dans la salle du Carnegie Hall à New York, où l'événement eut lieu à cette occasion.

C’est justement là qu’il rencontra de nouveau son père, qu’il ne voyait pas depuis son départ pour Stockholm. Et même s’ils vivent toujours dans des endroits séparés - Bebo vit désormais à Malaga, en Espagne et Chucho à La Havane - c’est comme si le piano était une extension de leurs corps. Tous les deux respirent la musique et aucun n’ose confirmer avec certitude la phrase du chanteur Benny Moré, qui avait un jour dit à Bebo, après avoir vu son fils en action, "Écoute, ce petit jouera mieux que toi." Chucho ne croit pas en cette prophétie, mais les chiffres sont là pour établir la réussite de sa carrière : il a enregistré 87 albums et a reçu sept Grammy Awards. Il a en outre un doctorat "Honoris Causa" de l'Université de Victoria au Canada, et il ya quelques années, il a reçu les clefs de la Nouvelle-Orléans, une distinction qui honore le lien puissant qui a toujours existé et persistera entre Cuba et le jazz.

Source : http://www.revistaarcadia.com

Par: María Paula Laguna