KEPA ARBIZU
Lumpen
Traduit de l’Espagnol par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com/

ANTO


L’histoire de l’Afrique est marquée par l’esclavage et la colonisation. Le présent n’est pas beaucoup mieux. Le continente subit l’exploitation des puissances occidentales. Même si ce continent représente la honte des États dits  du "premier monde", sa situation ne semble pas être une priorité, ni bénéficier de la nécessaire diffusion. Antumi Toasijé, historien et recteur du Centre d’Études Panafricaines évoque la situation du continent et les responsabilités, tant politiques que morales de l’Occident.


Une des critiques habituelles faites à l’Europe et par extension à l’Occident est l’ethnocentrisme culturel qu’elle démontre. Dans quels aspects concrets cet “égocentrisme” est-il visible vis-à-vis de l’Afrique?

Historiquement, il existe un bras de fer plus ou moins déclaré entre l’Europe et l’Afrique qui débute dans l’Ancienne Ère. Après l’Ère Moderne et dans le présent, il n y a aucun doute que, étant donné les effets de l’esclavage, l’invasion coloniale et le néocolonialisme dans les relations nord-sud, l’Europe et ses descendants, principalement en Amérique du Nord, se situent dans une position de supériorité, économique, militaire et politique, qui se traduit par des prétentions de supériorité morale qui conditionnent tout l’imaginaire européen et africain.

À l’Européen, on enseigne, de manière directe ou indirecte, dès la plus tendre enfance qu’il est l’être destiné à apporter la lumière au reste des peuples de la terre, qui d’une manière ou d’une autre sont perçus comme incapables, et cela se traduit dans presque tous les cadres relationnels, et même ceux qui sont apparemment plus horizontaux et démocratiques, où l’occident finit par imposer son critère, très souvent aidé par les élites africaines otages mentaux. Je peux par exemple vous dire qu’il n y a aucune  ONG africaine opérant sur le sol européen pour résoudre les problèmes des européens comme peut l’être l’abandon des ainés. Une telle chose est-elle imaginable? Cela est dû au fait que le schéma supériorité-infériorité est fortement enraciné. Comme je le dis, cette attitude est le produit de l’évidente victoire politique, économique et militaire de l’Europe et de ses descendants sur la majorité du monde.

Au cours des dernières années, la Chine a rejoint la lutte pour les ressources présentes sur le sol africain. En plus, Les États-Unis ont créé il y a peu l’AFRICOM (Commandement des États-Unis en Afrique). Quels en sont les objectifs réels?

Il existe d’importantes différences entre les politiques de Beijing et celles de Washington. Les gouvernements Chinois n’ont pas cherché de conditionnalité politique dès le départ, leurs traités sont beaucoup plus avantageux pour l’Afrique, dans les relations avec l’occident, l’Afrique “gagnait” 8% et l’occident le reste, alors que avec la Chine, l’Afrique gagne près de 30%, la Chine investit en infrastructures, routes, des systèmes d’assainissement, des centres de production d’énergie, centres de santé… et ils considèrent les africains comme des consommateurs potentiels et non seulement comme producteurs de matières premières, c’est une avancée.

Les styles diplomatiques constituent une autre question, à ce sujet, il faut rappeler que l’entrée de la Chine en Afrique n’est pas nouvelle, elle a un long parcours, même si son élan actuel est plus important, étant donné la croissance de l’Asie. Il est évident que Beijing ne se sent pas poussé à diriger les destins de l’Afrique, et c’est la raison pour laquelle la relation politique avec la Chine est une relation plus équilibrée, il y a une grande expérience sur la manipulation de la politique africaine par l’occident, des pratiques qui ont été à l’origine des guerres et incluant les magnicides, l’ AFRICOM est un retour de vis, mais qui utilise les vieilles excuses comme le terrorisme pour recoloniser militairement les points stratégiques de production pétrolifère en Afrique.

Le caractère négatif de l’influence de la Chine aujourd’hui se manifeste dans le fait qu’elle renforce les régimes existants, qu’ils soient dictatoriaux ou non, sans se préoccuper des Droits Humains. Le cas du Soudan est paradigmatique, il est évident que la Chine soutient le régime génocidaire de Khartoum, mais il est également évident que les États-Unis, de façon injuste et irresponsable, ont fomenté le soulèvement des rebelles, sous le sol desquels se trouvent les gisements de pétrole sur lesquels tant la Chine que les États-Unis ont des ambitions. En résumé, la Chine commet ses erreurs et suscite des violations, mais elle est moins dirigiste et ses rapports sont plus acceptables, mais dans les médias occidentaux on insiste sur le fait que la pénétration de la Chine est un nouveau colonialisme encore pire comparé à la sienne, dans un exercice de contre-propagande qui ne trompe aucune personne minimalement informée.

Comme conséquence de certains faits concrets, la question de la pêche a eu un grand écho récemment. Quel rôle les pays africains jouent-t-ils en fonctions des accords ou de la régulation de ce qu’on appelle les “eaux internationales” ?

Il y a longtemps que les pays européens et le Japon principalement appauvrissent les ressources de pêche des pêcheries africaines. L’Espagne joue un rôle principal dans ce vol de poissons. En plus du hold-up mené dans les pêcheries des pays qui ont été ou qui sont en guerre, comme la Sierra Leona, le Libéria, la Somalie, l’Angola et le Mozambique, se produit le vol effronté sur la plateforme continentale des pays qui, à cause de la limitation des moyens en surveillance de leurs côtes ou à cause de la corruption présente se voient totalement sans défense face à l’avalanche des énormes chalutiers et navires qui utilisent des techniques interdites en Europe. Les traités internationaux ont paradoxalement empiré la situation des pays africains,   puisque on a peu à peu laissée la responsabilité de la surveillance côtière aux pays africains sans apporter la coopération technologique et économique en soutien d’une surveillance effective de leurs côtes. Même si tous les pêcheurs et les spécialistes savent que la majeure partie de la capture mondiale se produit sur les eaux continentales et également territoriales, les médias insistent dans leur soutien des mensonges d’un grand nombre d’armateurs qui affirment pêcher dans les eaux internationales. Dans ce contexte, ce qu’on appelle la piraterie des anciens pêcheurs est un effet d’un crime encore plus grand mené par l’Occident et le Japon.

On brandit toujours les luttes tribales comme exemple pour démontrer l’instabilité du continent africain. Mais, jusqu’à quel point, dans ces affrontements, les pays occidentaux ont-ils une responsabilité ou leurs intérêts ?

La façon dont le langage et les perceptions ethnocentriques de l’Europe conditionnent les réalités politiques et les analyses est bien curieuse La majorité des grands conflits qui se sont produits dans le monde ont deux composants fondamentaux, l’un ethnico-racial, et l’autre économique.

Pourtant, les européens sont réticents à appeler leurs guerres des “conflits ethniques”. Deux exemples très évidents sont les guerres que l’on connait sous le nom de "Première Guerre Mondiale”, qui a pour origine un conflit ethnique et territorial dans les Balkans et la “Deuxième Guerre Mondiale” qui a pour origine le conflit racial-ethnique et territorial des allemands contre d’autres européens et leurs minorités ethniques comme les juifs ashkénazes ou même les africains-allemands.

Le dernier conflit européen, de nouveau dans les Balkans, avait également très clairement des détonateurs ethniques, territoriaux et même religieux. D’autre part, malgré les terribles effets et la virulence des conflits africains, l’Afrique est en général un continent pacifique comparé à l’Europe ou à l’Asie, qui jouissent actuellement de la période de paix la plus longue de leurs histoires, étant donné que chacun de ces continents dépassent largement, et rien qu’au 20ème siècle le nombre total de victimes des conflits de toute l’histoire de l’Afrique.

Cela dit, il est notoire que l’élément européen est présent dans tout et chacun des conflits importants qui se sont produits en Afrique à l’époque contemporaine, en commençant par tous ceux qui ont eu lieu dans la zone des Grands Lacs.

Cela n’empêche pas que les panafricanistes que nous sommes ne soient épouvantés par la facilité avec laquelle nos populations sont manipulées étant donné l’irresponsabilité de certains leaders africains et les limites impensables de cruauté que peuvent atteindre les combattants.

Quel avis mérite la Cour Pénale International  et plus concrètement, le fait qu’elle se soit quasiment dédiée exclusivement aux thématiques africaines? L’idée sous une justice universelle de juger les multinationales et les conséquences qu’elles provoquent est-elle réalisable?

Les tribunaux internationaux, intéressants à priori, sont devenus un instrument supplémentaire des grandes puissances pour assoir leur hégémonie. Il est évident que les principaux dirigeants des nations Européennes et des États-Unis devraient avoir été traduits devant un tribunal international. Cependant, cela ne se produira jamais, ce qui ne donne pas une mesure de l’utilité et de la fonction des tels tribunaux.

Le seul occidental important poursuivi, Milosevich, l’a été pour être tombé en disgrâce auprès de ses anciens protecteurs.

C’est bien beau de poursuivre Charles Taylor, mais qu’en est-il de la compagnie de diamants De Beers? C’est bien de faire un procès contre Thomas Lubanga, mais que fait-on des compagnies qui tirent bénéfice du Coltan? En plus des dirigeants impliqués dans les conflits et les crimes de Lèse Humanité , on devrait faire un effort d’instruire des procès contre les instigateurs, protecteurs et agents commerciaux des multinationales dont on sait qu’ils tirent d’immenses bénéfices grâce au chaos planifié.

Cet effort ne se fera pas alors que l’Europe et ses descendants détiennent le monopole sur l’autorité morale et juridique dans le monde. Ainsi,  tout en étant une idée intéressante en principe, la Justice Universelle et ses instruments, comme la Cour Pénale Internationale, prennent les mêmes chemins que toutes les initiatives globales, et finissent par renforcer les positions des puissants et encouragent l’impunité des grandes corporations.

L’Europe se jacte de défendre la liberté et l’égalité.  Que pensez-vous des lois sur l’immigration qui sont décidées sur ce continent?

L’Europe démontre qu’elle n’a aucune vision historique en érigeant des murs et des barrières à la libre circulation des citoyens à travers le monde.

Historiquement, les populations se sont déplacées vers les ressources, et compte tenu du fait que le nord se capitalise grâce à l’exploitation du sud, il est normal que les populations aillent dans cette direction. Si on met une barrière, le conflit sera servi sur un plateau. La Rome et la Chine sont tombées juste après avoir terminé leurs grandes murailles, la pression exercée l’entêtement total est telle que bientôt cela se traduira par de la violence.

La libre circulation internationale est un droit international reconnu par les pays occidentaux, cependant, dans leur hypocrisie, ils établissent une échelle, où seuls les enrichis (riches) peuvent circuler, tandis qu’une eugénésie est pratiqué sur les appauvris (pauvres) en les jetant dans le désert, ou en leur coupant l’accès par la mer pour qu’ils périssent en haute mer.

L’aperturisme est une politique beaucoup plus nécessaire, humaine et à la longue plus intelligente, mais j’ai peur qu’elle ne soit pas vendeuse, et là se trouve une responsabilité des   ONGs et des jeunes idéalistes qui se trouvent en occident pour lutter pour un monde non compartimenté. Parfois ils ne se rendent pas compte que la lutte se joue ici, et dans de nombreux cas, il serait mieux qu’ils se rendent en Afrique pour faire du tourisme écologique et qu’ici, ils combattent les politiques génocidaires de leurs propres gouvernements et corporations.

À propos du phénomène Obama. Que pensez vous qu’il pourra changer dans le type de relations de son pays avec le continente africain?



Je pense qu’Obama a beaucoup plus de difficultés que prévu au départ et un problème structurel de grande envergure. Changer complètement la politique économique internationale des États-Unis peut équivaloir à un suicide étant donné qu’une grande partie de la structure de l’empire est basé sur l’oppression et la capitalisation asymétrique et l’Afrique a toujours été une victime de ce système d’exploitation.

Par exemple, la fausse démocratisation en Guinée Équatoriale est soutenue par des agents nord-américains qui conseillent le dictateur guinéen sur les pratiques de la fraude électorale. Le contraire supposerait de perdre l’avantage acquis par les compagnies nord-américaines dans les contrats pétroliers substantiels qui empirerait à un degré supérieur l’actuelle crise financière que l’on vit actuellement.

Je crois que Obama est conscient de l’ensemble des difficultés y relatives et je n’ai pas beaucoup d’espoir en son premier mandat. Cela dit, a partir du deuxième, s’il réussit à relancer l’économie des États-Unis, il aura une grande opportunité d’impulser un projet de relations diplomatiques avec l’Afrique, plus sincère et moins conditionné que l’actuel, qui se traduirait peut être par des relations plus égalitaires et une meilleure compréhension et empathie envers les populations africaines qui subissent les effets des ingérences nord-américaines. En fin de compte, du point de vue panafricaniste, il est également africain.