Traduit du Portugais par Guy Everard Mbarga

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À 65 ans, Angela Davis continue de démontrer pourquoi elle est devenue une icone du mouvement noir nord-américain dans les années 70. Quelques minutes de conversation avec celle qui est aujourd’hui chercheuse et professeure de l’Université de Californie  à Santa Cruz (USA) suffisent pour percevoir sa facilité à exposer, dans un langage clair, les lignes d’un raisonnement complexe, fruit de la profondeur caractéristique de sa production académique. Un exemple, quand elle explique la vision qu’elle a du féminisme, au-delà du combat des sexes. La jeune activiste de jadis continue également à fasciner la jeunesse.

Les jeunes ont d’ailleurs été le public le plus constant au cours des conférences qu’elle a tenu la semaine dernière à Salvador, en tant qu’invitée de la ‘12ème Édition de la Fabrique d’Idées (XIIè Edição da Fábrica de Ideias’), un programme annuel qu’accueil le Centre des Études Afro-Orientales de l’Université Fédérale de Bahia (Centro de Estudos Afro-Orientais da Universidade Federal da Bahia - Ceao/Ufba ).

Coordonné par la docteure en sociologie Ângela Figueiredo et par le docteur en anthropologie Lívio Sansone, la Fábrica offre une formation aux jeunes chercheurs faisant des études ethniques. Angela Davis est même en désaccord avec ceux qui ont l’habitude de dire que la jeunesse du monde actuel est apathique, du point de vue politique. Pour elle, chaque génération a sa manière propre d’agir. “Ma position consiste à apprendre avec les jeunes, car ce sont toujours eux qui provoquent les changements radicaux”, affirme-t-elle.

Dans cette entrevue accordée à la reporter Cleidiana Ramos, avec l’aide de la traductrice Raquel Luciana de Souza, Angela Davis parle, entre autres sujets, des leçons que le gouvernement brésilien peut apporter à  Barack Obama concernant une politique de plus grand rapprochement avec l’Afrique.

C’est la deuxième fois que vous visitez Bahia. Qu’avez-vous noté du point de vue de la question raciale et de genre/sexe ici ?


Angela Davis:
Le mot féminisme reste assez contesté, comme c’est également le cas aux États-Unis. Mais, j’ai découvert des femmes activistes qui réalisent un travail assez similaire. Dans ce sens donc, je ne fais pas la différence dans la manière dont une personne s’identifie. Il y a des femmes qui travaillent sur ces questions de violence contre la femme, en assistant les victimes de cette violence et en même temps, en pensant à des moyens d’éradiquer un phénomène qui est une pandémie dans le monde entier. Ce sont des questions, selon moi, qui dépassent les frontières nationales. Je crois que les activistes aux États-Unis peuvent apprendre beaucoup des activistes ici au Brésil.

À quoi attribuez-vous la résistance au mot féminisme ?

Angela Davis: Cette résistance au mot féminisme existe car cela présuppose que l’on adopte des positions futiles. Il y a des positions anti-masculines, anti-homme. Quand des féministes blanches ont formulé pour la première fois cette notion de droits des femmes, elles ne portaient attention qu’à la question de sexe, mais ne le faisaient pas pour les questions de race et de classe. Et dans ce processus, elles ont racialisé le genre comme étant blanc et ont situé une question de race comme une question de classe bourgeoise, mais les féministes noires ont soutenu l’idée selon laquelle on ne peut pas considérer le genre/sexe sans également considérer la question de race, la question de classe et la question de sexualité. Ce qui signifie donc que les femmes doivent s’engager à combattre le racisme et lutter autant pour les femmes que pour les hommes.

C’est une vision bien différente de celle que la majorité des gens ont du féminisme.


Angela Davis:
Le type de féminisme auquel j’adhère n’est pas un féminisme qui divise.  . C’est un féminisme qui cherche l’intégration. Mais comme je l’ai dit plus haut, je suis plus préoccupée par le travail que les gens réalisent et le résultat qu’ils atteignent que par le fait de savoir si ses gens s’appellent des féministes ou non. Une grande partie du travail historique a permis de découvrir des traditions et des héritages féministes de femmes qui ne se sont jamais appelés des féministes, mais on les classe dans une tradition féministe. J’ai déjà vu des travaux qui parlent de Lélia Gonzalez au Brésil comme d’une féministe et je ne sais pas si elle se considérait ainsi. Il y a également des femmes contemporaines comme Benedita da Silva. Je ne sais pas si elle s’identifie comme une féministe.

Pensez-vous écrire quelque chose sur vos impressions par rapport à Bahia?

Angela Davis: Je pense que oui. Mais je devrais revenir ici et passer un peu plus de temps à faire une recherche substantielle. Je suis très impressionné par l’activisme des femmes à Salvador et dans l’ensemble, c’est un endroit merveilleux.

A Cidade das Mulheres, de Ruth Landes, travail réalisé dans les années 30, traite du pouvoir féminin dans le candomblé de Bahia.

Angela Davis: Ici au Brésil, le pouvoir que les femmes exercent est une base très puissante pour le pouvoir féministe au Brésil. J’ai écrit un livre, (Blues Legacies and Black Feminism: Gertrude "Ma" Rainey, Bessie Smith, and Billie Holiday), et mon argumentation est que les femmes du blues, au cours des années 20, ont contribué à forger un féminisme de la classe ouvrière.


Les États-Unis ont élu pour la première fois un président noir. Passés les six premiers mois du gouvernement Obama, que pensez-vous de ses actions?

Angela Davis: Il a réalisé de bonnes choses et quelques-unes mauvaises. Ma position par rapport à Obama n’a jamais été de présupposer qu’un homme seul, indépendamment de sa race et de sa classe puisse sauver un pays ou le monde.

Ce qui fut assez enthousiasmant par rapport à son élection, c’est qu’elle nous en a appris sur le pays. Le fait que tant de personnes aient été prédisposées à voter pour lui nous dit qu’il y a eu des progrès. C’est clair que le fait qu’il était opposé au parti de George Bush a plutôt arrangé les choses. Le deuxième point, c’est que Obama s’est présenté comme quelqu’un de lié à une tradition de lutte noire. Il s’identifie au mouvement des droits civils, avec des figures comme Martin Luther King. Un homme noir qui aurait eu une politique conservatrice n’aurait pas fait la différence en nous faisant bien réfléchir sur là où nous sommes aujourd’hui. Le troisième point et probablement le plus important, c’est que Obama a été élu, car les jeunes ont créé ce mouvement de masse.

C’est là un aspect bien intéressant sur la victoire d’Obama.

Angela Davis: L’élection d’Obama nous a transmis ce qui se passait en termes d’organisation d’une jeunesse avec un mouvement de base. C’étaient des jeunes noirs, blancs, latinos, indigènes. Mon espoir réside dans la capacité de ce mouvement de suivre la bonne direction. D’autre part, Obama n’a pas pris les bonnes décisions, comme sur la question du maintien des troupes militaires en Afghanistan.

Le gouvernement brésilien a adopté une politique de rapprochement avec les pays africains. Il y a un grand espoir que le gouvernement Obama puisse en faire de même. Cet espoir peut-il selon-vous se confirmer?


Angela Davis:
Obama a pris une bonne décision de visiter l’Afrique. Il a visité le Ghana. Cela prouve que sa visite n’était pas seulement fonction de ses origines, mais qu’elle servait également pour discuter de problèmes sérieux. En ce qui concerne les relations entre les États-Unis et l’Afrique, principalement sur la question historique, la visite d’Obama au Fort de Cape Coast au Ghana et à la porte du non retour. C’était très important que les États-Unis voient cela. Les afro-américains connaissent déjà ces endroits. Ils voyagent au Sénégal, à Cape Coast, mais c’était la première fois que cette connexion historique entre les États-Unis et l’Afrique était mise en évidence. Cela a favorisé une discussion sur le rôle de l’esclavage. Par la suite, il y a par exemple eu des reportages sur la plantation ou un bisaïeul de Michelle Obama fut esclave.

Les questions historiques ont pris de l’importance.

Angela Davis: Ces questions historiques sont importantes. Mais ce que je trouve très difficile pour Obama, c’est de reconnaitre les dommages abominables que le capitalisme a causé à l’Afrique. Les politiques d’ajustements structurels du FMI et de la Banque Mondiale ont fait que de nombreux pays africains détournent les ressources des services sociaux vers les secteurs lucratifs de l’économie. Je pense que c’est un point qui doit être abordé. Je sais que le Brésil a une position plus progressiste par rapport à l’Afrique. Alors, probablement quand Obama visitera le Brésil, il pourra apprendre quelques leçons. Quand cela arrivera, nous serons extrêmement heureux, car nous avions eu très honte quand le président George Bush est venu et a dit : “Je ne savais pas qu’il y avait des noirs au Brésil”.

Que pensez-vous des actions affirmatives au Brésil?


Angela Davis:
Je n’ai pas suivi ce débat avec rigueur. Mais, au cours de ma première visite au Brésil, en 1997, sous le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso, les gens commençaient à peine à reconnaitre que le Brésil n’était pas une démocratie raciale. Les actions affirmatives restent très attaquées aux États-Unis, mais elles ont été responsables de l’intégration des plusieurs institutions dans des lieux, par exemple, comme en Afrique du Sud. Je sais qu’ici au Brésil, je sais qu’elles opèrent dans les Universités. Les actions affirmatives sont un instrument très important. Le discours aux États-Unis a changé. Au lieu de parler des actions affirmatives, on parle maintenant de la diversité, ce qui est problématique. L’administration Bush fut l’administration la plus diversifiée dans l’histoire des États-Unis avant celle d’Obama. Mais il a placé des noirs et des latinos conservateurs dans son gouvernement. Cette diversité a été définie comme la différence qui ne fait pas différence.

À quel moment fut implantée la politique d’actions affirmatives aux États-Unis?

Angela Davis: En 1977, nous avons connu le premier challenge juridique posé aux actions affirmatives. Cela s’est passé dans un cas soulevé par un homme blanc qui n’avait pas été admis à l’Université de Californie et depuis lors, il y a eu plusieurs autres processus judiciaires menés par des blancs qui affirment être victimes d’un racisme à rebours.

Au Brésil, le STF s’apprête à juger de la constitutionalité des quotas suite à une demande du DEM.

Angela Davis: Selon moi, il faut défier les présupposés du fait que ce cas ne traite que des hommes blancs en tant qu’individus et les femmes noires en tant qu’individus qui se battent là-bas pour un emploi. Les actions affirmatives n’ont jamais été conçues pour aider des individus, malgré le fait que les individus en bénéficient. L’idée est de soutenir une communauté entière. Il s’agit d’une population qui a été l’objet d’une discrimination. Autant au États-Unis qu’au Brésil, les séquelles de l’esclavage restent présentes. L’esclavage n’est pas seulement quelque chose de présent dans la passé. Il existe dans notre monde présent, avec toute la pauvreté, l’analphabétisme. Les actions affirmatives sont un premier pas dans l’optique d’aborder les questions d’esclavage, de colonisation. On oublie tout cela. Il semble qu’il n y a que deux personnes qui existent: un homme blanc et un homme noir, ou un homme blanc et une femme noire.

Vous appartenez à une génération très politisée. Comment voyez-vous l’action politique de la jeunesse du monde actuel?

Angela Davis: Je suis très enthousiasmée. Je ne suis pas le genre de personne qui aime se reposer sur les lauriers de ma génération. Je sais que chaque génération ouvre une nouvelle piste. Très souvent, les gens qui se sont engagés dans les mouvements présupposent que chaque génération doit faire les choses de la même manière. Ma position consiste à apprendre avec les jeunes, car ceux sont toujours eux qui provoquent les changements radicaux. Une grande partie de mon activisme est contre le complexe industriel carcéral. C’est un mouvement en grande partie constitué par des jeunes qui utilisent des méthodes différentes. Ils utilisent des représentations culturalistes, comme la musique et utilisent des nouvelles formes de communication, comme facebook. J’apprends beaucoup de cette manière.

C’est donc un mouvement intéressant.


Angela Davis:
Je suis heureuse qu’ils aient réalisé cela, car le terrain se transforme pour que de nouvelles idées puissent se développer, en étendant nos connaissances sur les possibilités pour la liberté. C’est pourquoi je pense qu’il est si important de porter attention aux jeunes. Je ne crois pas ceux qui disent que les jeunes sont apathiques, qu’ils ne font rien. On doit accompagner ce mouvement, de telle sorte que ces notions de liberté se répandent et deviennent plus inclusives, car je ne pense pas que nous arriverons à un point où on pourra dire voici la liberté, nous avons atteint le sommet de la montagne et nous pouvons cesser de nous battre”. Je pense que ce sera une lutte sans fin et les victoires que nous conquérons nous permettre d’imaginer de nouvelles libertés. Le discours de Martin Luther King, connu sous le nom J’ai fait un rêve, parle d’atteindre le sommet de la montagne. Il n’a jamais dit ce qu’on voit en arrivant au sommet de la montagne. Je pense donc que chaque génération va créer de nouvelles imaginations de ce que signifie être libre.

Source: Entrevue publiée sur le site A Tarde Online (www.atardeonline.com.br)