Source : Newsweek / Avec Steven Ambrus in Bogotá, Maria Amparo Lasso à Mexico City et Phil Gunson à Caracas

Traduction : Guy Everard Mbarga

Hugo Chávez est connu comme un révolutionnaire dans plusieurs contextes, spécialement pour son attitude provocatrice envers les États-unis d'Amérique. Cependant, au cours des dernières années, il l'a également été sur un thème beaucoup moins bien exposé : le problème racial en Amérique Latine. La saga a débuté il y a deux ans, lorsqu’au cours d'une tournée en Gambie, Chávez a surpris les observateurs en déclarant : "J'ai toujours dit que l'Espagne est notre mère. L'Afrique, la mère Afrique l’est encore beaucoup plus." Depuis lors, le leader vénézuélien est souvent revenu sur le sujet dans son pays,  attirant même l’attention sur ses propres racines africaines. Cela peut ne pas sembler choquant. Mais un tel discours venant d’un leader d'Amérique Latine aurait été inconcevable il y a juste quelques temps.

Les choses changent à présent à cause d'un mouvement de conscience noire  qui agite l’Amérique du Sud et Centrale.

Encouragés par le succès des pressions de leurs compatriotes indigènes pour la résolution de leurs doléances longtemps ignorées, les Afro-descendants (personne de descendance Africaine) comme ils sont connus  font à présent pression pour la reconnaissance des droits fonciers de leur communautés et  l'augmentation des dépenses pour l'amélioration des conditions de vie dans   leurs taudis urbains et dans leurs villages ruraux. Les activistes locaux ont commencé à exhorter les noirs latinos à devenir fiers  de leur culture, et avec l'aide d'Internet, le message des leaders traverse les frontières pour un partage des stratégies et pour comparer les vues avec leurs frères dans les Caraïbes, les États-Unis et l'Afrique. "Ce mouvement du black-power va plus loin que tout ce qui s'est passé auparavant," indique Ann Farnsworth-Alvear, directrice des études de l'Amérique Latine et Latino à l'Université de Pennsylvanie. "Les gens font des critiques sur le racisme au sein de leur propres sociétés, et il y a eu une véritable changement dans la conscience et l’engagement des noirs."

Le Black power n'est pas totalement nouveau dans la région; il y a longtemps de cela, les descendants des esclaves africains  exercent le pouvoir politique dans quelques endroits de l'hémisphère. C'est particulièrement le cas dans les Caraïbes anglophones, où les chefs d'États noirs sont la règle. Et au Brésil où presque la moitié des 192 millions d'habitants ont des ancêtres africains, Joaquim Barbosa, sans doute le membre le plus influent de la Cour Suprême est noir ; de même que le musicien Gilberto Gil qui est le ministre de la culture du  Président Luiz Inácio Lula da Silva depuis cinq ans. De plus, le prédécesseur de Lula, Fernado Henrique Cardoso avait une fois annoncé qu'il avait lui même  "un pied dans la cuisine"—une façon colorée d'admettre le mariage interracial parmi ses ancêtres (bien que cela lui avait valu des critiques à l'époque).

Dans le reste de l'Amérique Latine, les noirs demeurent une minorité peu nombreuse  (estimés à environ 20 millions de personnes, même si les activistes affirment que leur nombre est plus élevé) et marginalisée. Les données démographiques font ressortir leur statut de classe inférieure. Par exemple, les Noirs de l'Équateur, qui constituent jusqu'à 5% de la population connaissent un taux de chômage de 14,5%, plus élevé que celui de la majorité non noire et qui représente le double de celui des communautés  indigènes. En Colombie voisine, qui est la terre de 10.5 millions d'Afro-descendants—ce qui en fait la troisième population noire la plus nombreuse dans l'hémisphère après celles du  Brésil et des États-Unis—seul un noir sur cinq a accès à l'électricité et à l'eau courante (comparé à 60% pour le reste de la population), et le taux de mortalité infantile est plus de trois fois plus élevé chez les noirs que chez les blancs.

Aujourd'hui cependant, les communautés noires s'organisent et font pression pour le changement. Au Honduras par exemple, les afrodescendants locaux connus sous le nom de Garifunas, ont organisé des manifestations à Tegucigalpa, la capitale contre la proposition d'un amendement constitutionnel qui permettrait aux étrangers d'acheter des propriétés le long de la côte atlantique, une région que les Garifunas considèrent comme leur territoire depuis 1797. Et en Équateur, plus de 100 femmes aux foyer et travailleuses se sont rassemblées en 2006 pour revendiquer plus de soutien du gouvernement pour l'aide au logement pour combattre la discrimination raciale sur le marché locatif.

L'épicentre du nouvel activisme noir se trouve cependant en Colombie. Cela est dû autant aux circonstances qu’à l’environnement : plus d'un tiers de 3.2 millions de Colombiens   déracinés par la longue  guerre civile en cours ont des ancêtres africains et sont nombreux parmi les vendeurs de rue en guenilles et les mendiants qui approchent les automobilistes dans les carrefours achalandés de Bogota. Les Ong locales et étrangères travaillent fort  à présent pour faire connaitre leur situation critique. Bien qu’une loi qui fait date, votée en 1993 a consacré le droit pour les afrocolombiens d’obtenir un titre formel pour leur terres ancestrales, incluant 5 millions d’hectares le long de la Côte Pacifique—une expérience unique d’autogouvernement ethnique—l’application traine, tandis que les compagnies agricoles et les seigneurs de guerre paramilitaires sans scrupules ont pris possession de la propriété communautaire presque sans impunité. Mais récemment, dans son effort en cours de trouver un accord de libre échange avec les États-Unis, le gouvernement du Président Alvaro Uribe a commencé à expulser ces compagnies et à restituer les terres volées aux conseils des communautés Afro-Colombiennes.

Graciela Josefina Dixon

À travers la région, des individus de race noire ont également commencé à montrer de nouvelles voies. Graciela Dixon est devenue la première femme noire à présider la Cour Suprême du Panama en 2005, et Luis Alberto Moore, un policier en Colombie est devenu Général—une première pour un Afro descendant . "J’espère que je servirai d’exemple à d’autres noirs en Colombie qui se diront, 'Si le Général Moore [l’a] fait, je peux aussi le faire'," indique le natif de Bogota âgé de 48 ans.

Luis Alberto Moore

Mais de nombreux autres Noirs Latinos  restent réticents à reconnaitre ouvertement leur identité, ce qui rend difficile l’accroissement de l’influence de leurs communautés. En 2005 par exemple, lorsqu’on a demandé aux colombiens pour la première fois d’identifier leur origine ethnique dans un recensement, moins de la moitié des noirs du pays se sont décrits ainsi. Doris de la Hoz, un cadre supérieur  afro-colombien du Ministère de la Culture dit que même ce pourcentage représentait déjà une avancée, puisque plus de 4 millions de personnes reconnaissaient leur héritage. Mais "il y a toujours une forte séparation des gens par groupes," dit-elle, "et beaucoup de familles de noirs essayent de convaincre leurs enfants à la peau plus claire qu’ils sont blancs."

Cependant de tels comportements semblent également changer, bien que graduellement. Evelyne Laurent-Perrault, 48 ans est la fille d’immigrants Haïtiens et a grandi dans le classe moyenne de Caracas, où  elle était souvent la seule noire dans sa salle de classe, de même que plus tard dans son bureau. Au cours des années, elle a enduré son lot de blagues cruelles. À commencer quand elle avait la vingtaine Starting in her 20s, however, Laurent-Perrault, une biologiste de formation, commença à développer un intérêt passionné pour sa culture et ses liens avec l’Afrique. Elle prépare actuellement un Ph.D. à l’Université de New York ( New York University) pour lequel elle étudie le sujet dans le contexte du Venezuela. "Il y a [maintenant] plus de fierté à être noir," dit-elle. "Les gens se mobilisent et les organisations ont jailli dans presque toute l’Amérique Latine pour exposer les inégalités et demander que cela change impérativement."

De telles organisations sucitent de l'inspiration et attirent des financements de sources étrangères, en grande partie en provenance des États-Unis.

En février, la journaliste Afro-Américaine Lori Robinson a lancé un nouveau site web, vidaafrolatina.com qui met en lumière des informations, des événements culturels et des commentaires sur et par les Afro-Latinos. Les leaders membres du Black Caucus américain tels que le Rep. Gregory Meeks ont fait montre d’un intérêt spécial pour les Afro-Colombiens et a envoyé des membres de son équipe pour conseiller les législateurs noirs colombiens. L’USAID a financé une variété de projets de développement social et économique dans des zones majoritement peuplées de noirs dans l’ouest de la Colombie et a procuré de l’argent et de l’aide technique à une association de maires noirs et à des groupes qui travaillent au nom des réfugiés internes. La candidature présidentielle révolutionnaire d’un certain sénateur noir américain n’est pas non plus passée inaperçue dans la région . "Une victoire de Barack Obama serait extraordinaire," s'extasie Ernesto Estupiñan, maire d’Esmeraldas, une ville d’Équateur majoritairement  peuplée de noirs. "Cela constituerait un grand encouragement pour nous tous en terme de participation politique d’une minorité." En effet, si Obama atteint la Maison Blanche, l’un de ses slogans familiers, "¡Si se puede!"("Yes we can!") pourrait vite prendre racine dans les coeurs et les esprits de ses frères Africano-Americanos au sud de la frontière.

http://www.newsweek.com/id/139401

© 2008