Vanessa Verástegui Ollé *

Une traduction de Guy Everard Mbarga

PARTIE II

"Le noir s’est fait couleur d’hiver. Faites connaissance avec les nouvelles vierges d’ El Carmen".[1]

Tel était le titre d’un hebdomadaire de Lima qui présentait une jeune afropéruvienne à sa une il y a environ trois ans. Il était annoncé qu’à l’intérieur de cette revue publiée le samedi, on trouverait les photos et un reportage sur sept jeunes filles ayant entre 14 et 17 ans, avec le sous-titre suivant :

"La région paysanne de Chincha expose ses jeunes princesses avec fierté".

À la une du journal évoqué et sur celles d’autres journaux, de même que dans certains médias télévisés, ont été répandues les fêtes traditionnelles célébrées dans ce district chinchano. Le style superficiel (light) des reportages met en évidence l’objectif qui est  de vendre l’image des femmes afropéruviennes comme étant des filles qui réunissent beauté et charme tout en vivant dans des   banlieues et des localités rurales pauvres de Chincha, et qui occasionnellement ont été découvertes dans des concours du genre des carnavals nègres. On essaye de vendre ainsi la beauté noire en en faisant le portrait de l’exotisme, la sensualité et la pauvreté.

La localité de El Carmen dans le district de Chincha est le principal foyer où se concentre le tourisme dans ces célébrations locales connues tel que le Festival Carnaval Negro (été), La Navidad Negra(Noëlle Nègre),  Virgen del Carmen (La Vierge de El Carmen) (16 juillet), Fiestas Patrias (28 et 29 juillet), Día de la canción criolla (Jour de la chanson créole )(31 octobre); Año Nuevo (Nouvel An) (31 décembre).

Les gens qui viennent à ces fêtes ou dans le centre même de Chincha proviennent en grande majorité des classes moyennes et haute de la capitale Lima et ils le font avec l’envie de sortir du cadre monotone et quotidien de la capitale. D’autres y viennent également pour connaître le folklore et la culture noire exprimés dans les danses, dans le plat traditionnel de "soupe sèche " (sopa seca) ou dans l’art du zapateo (claquettes) des plus petits enfants sur la place de El Carmen en échange de quelques pièces de monnaie.

Enfin, il y a ceux qui viennent visiter l’Hacienda de San José, transformé aujourd’hui en un hôtel comprenant des réminiscences du passé esclavagiste, avec des salles de châtiments et de caves d’où les marrons s’échappaient.

Les témoignages des jeunes Astrit, Juan Enrique , María del Carmen, Daniel Mauricio et de Héctor Luis évoquent les images de la région de Chincha comme un espace d’exotisme, de sensualité et de distraction :

À el Carmen, il y a toujours plus de fêtes, mais ce n’est pas toujours ainsi, ils viennent aussi pendant les week-ends, rencontrent quelqu’un, s’amusent, et ne viennent que pour quelque chose lié à cela. Ils s’imaginent que les femmes noires sont fougueuses. (Juan Enrique, 21 ans)

C’est vrai, quand il y a les fêtes. Ils viennent à Chincha et demandent dans quelle ville il y a des jolies femmes et on leur dit: à El Carmen, elles sont toutes chaudes. (Astrit Herrera Acevedo, 16 ans)

Je pense qu’ils viennent pour se divertir pendant les fêtes avec les filles…  pour ne pas passer une mauvaise journée. Tous ne viennent pas pour avoir des relations. Ils te sortent les bières et disparaissent : "je m’éclipse, j’ai déjà eu ma dose d’alcool, je m’en vais". J’ai déjà vu ça. Il y a aussi eu des cas ou il y a eu des relations. Comme le jour suivant, ils font comme si de rien n’était, je pense qu’ils le font pour s’amuser. " (María del Carmen Mercedes Ormeño, 21 ans)

La plupart vient avec des drogues, pour chercher à se divertir. Normalement, ils viennent pour se divertir, pour le sexe, sans plus. (Daniel Mauricio Sánchez Canales, 14 ans)

Je pense qu’ils viennent pour s’amuser, et des fois dans les fêtes, après les danses, chacun part avec un noir, car des fois, je m’en rend compte car des fois je vais dans les clubs. (Héctor Luis Jereda Zapata, 17 ans)

Parmi les touristes qui arrivent à cet endroit, certains entament le dialogue avec les jeunes filles et les jeunes hommes d’origine afrodescendante et après les danses et les bières, cela finit parfois par des relations sexuelles. À la fin des fêtes, les habitants de Lima retournent à la ville et les résidents des lieux restent dans leurs communautés -El Carmen, El Guayabo, San José ou d’autres …environs de Chincha- et reprennent leurs activités de la vie quotidienne comme si rien ne s’était passé. On désigne ce genre de comportement par l’expression tourisme sexuel et c’est le même qui se pratique à Cuba ou en Jamaïque, puisque des touristes européens blancs –hommes et femmes – viennent dans ces pays qui  dans leur imaginaire partagent le mythe de la sensualité des afrodescendants. On pourrait qualifier de tourisme sexuel de chosification d’un "Autre" sexualisé et racialisé[2] . Selon l’académicienne  Jacqueline Sánchez Taylor, les touristes qui voyagent dans ces lieux sont motivés par l’exotisation de l’ "Autre" naturel/primitif/natif".“ Le stéréotype raciste de la femme noire, exotique et érotique est également une image utilisée pour vendre le tourisme sexuel dans des pays comme la République Dominicaine et Cuba ”. [3]

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Les témoignages des jeunes Astrit,  Mercedes Ormeño et Juan Enrique répondent à cette chosification de l’ "Autre" sexualisé et racialisé  face à la question de savoir s’il avaient reçu un commentaire raciste à connotation sexuelle:

Cette noire a un beau derrière, on voit des choses comme ça à Lima  Je ne me sens ni bien ni mal, mais ça me fait un peu rire, dans la rue, les gens passent et te disent: Salut, comment ça va négresse …et ce sont des choses qui te touchent. Ça affecte d’autant plus que qu’on te le dit parce que tu as un beau corps. Ils disent : regarde cette fille noire. Si je n’avais pas ce corps, ou plutôt, si je n’étais pas noire ils ne me diraient pas ces choses, mais je suis fière d’être noire, mais ça me touche. (Astrit)

Oui, sur le corps, des trucs sur les fesses. Autrement dit, ils ne disent pas simplement que tu as un joli derrière, mais également ce qu’ils feraient avec ton derrière- (María Mercedes Ormeño)

Et quand tu danses, ta façon de bouger quand tu danses, c’est toujours ainsi, car tu bouges bien, et si tu es noire et que tu bouges bien, ou que tu es drôle, au lit ça doit être la même chose.  (Juan Enrique)

c’est le cas de certaines femmes, toutes ne viennent pas avec ce stéréotype. Un jour, au Bambú, dans un local, une fille a dit: ce gars noir a un si beau derrière et paf! Il a reçu une tape dessus. (Astrit )

Après sa réponse, on lui a demandé de décrire cette fille pour connaitre son apparence physique, et elle a indiqué:

Yeux verts, blanche, blonde.

Au Pérou, et particulièrement dans la zone de El Carmen, à Chincha, le tourisme sexuel est une réalité sociale que les jeunes de l’endroit assument difficilement. Certains des interviewés ont affirmé qu’ils ne connaissent pas l’expression tourisme sexuel; cependant, quand il s’est agi des relations entre les touristes et les jeunes femmes et jeunes hommes afropéruviens de la localité, ils ont fait montre d’une connaissance de cette problématique.

Lorsqu’on leur a demandé d’exposer les causes ou les raisons des pratiques du tourisme sexuel, les différentes positions faisaient débat entre les facteurs économiques et le racisme endogène existant dans l’imaginaire face au paradigme de l’amélioration de la race:

Savez-vous ce qui arrive?, ici il y a du racisme entre nous mêmes. Celui qui ne connaît pas racines, ses ancêtres, il veut purifier sa race,  je te le dis ainsi pour que tu me comprennes bien, Comment ils purifient leurs traits ?,  en étant avec un blanc, en restant avec un blanc. L’autre type de racisme est que deux noirs ne se mettent pas ensemble… C’est vrai, car on se méprise entre nous-mêmes.  Pour te dire, il y en a qui te disent, je ne suis pas noir je suis moreno,  je suis zamba (métisse noir – indien), blanche. ÀEl Carmen c’est très présent. (Mercedes del Carmen Ormeño Acevedo, 21 años)

J’imagine que améliorer la race est une chose, mais le facteur économique est une autre chose en plus de vouloir sortir d’ici, ce sont trois points qui influencent toujours, mais le plus important c’est d’améliorer la race…. À El Carmen, il n y a pas d’éducation, et face à cela, les noirs cherchent un blanc, entre guillemets, pour améliorer la race… Car les blancs leur ont également mis cette idée dans la tête, à coups de bâtons. On te dit que si tu es blanc, tu es une meilleure personne. Il y a un proverbe qui dit : Deux cochons ne vont pas ensemble, autrement dit , deux noirs ensemble, cela ne se peut pas. (Juan Enrique Robles Huertas, 21 ans)

Marfil Francke  et Verena Stolcke rapportent que l’idéologie de la pureté de la race et du sang a été adoptée par les  espagnols pour exercer la domination sur les femmes des groupes dominés: indigènes et esclaves, ainsi que le groupe ethnique, en général, des esclaves. La construction de stéréotypes sexuels est un exemple de la forme discursive de domination sur les groupes subalternes qui représentent aujourd’hui la population afro péruvienne. [4]

Comme l’ont indiqué Mirko Lauer et Marfil Francke, au Pérou, la population afrodescendante se trouve au bas de l’échelle sociale, avec de rares possibilités de dépassement personnel, professionnel et économique. Elle représente un groupe quantitatif moindre par rapport à la population métisse ou indigène et il n y a qu’une élite qui a pu sortir du bas de la pyramide de la structure sociale dans le pays (Lauer, 1977) [5].  Lauer indique que la base  de la pyramide est toujours de couleur et le sommet blanc, européen, occidental. À ce sujet, Marfil Francke soutient que  "le pouvoir change de mains, mais pas de couleur, il ne se dilue pas non plus dans une véritable démocratie. La domination se reproduit sous de nouvelles formes, mais ses axes structurels restent les mêmes."[6]

Cette affirmation apparait dans “Género, clase, etnia: la trenza de dominación” pour appuyer l’’argument de Denyz Cuche sur le patron hiérarchique aux 18ième et 19ième siècles selon lequel la classe patronale était blanche; la classe moyenne était métisse et la classe des travailleurs était noire.

Cela nous rappelle la réalité socioéconomique du groupe afropéruvien à Chincha, surtout à El Carmen et dans d’autres districts comme San José, El Guayabo et les communautés rurales et annexes les plus éloignées du centre de Chincha. Les jeunes afropéruviens de ces zones sont écartés du marché de l’emploi et sans perspectives de vie future ni de mobilité sociale.

Le pouvoir et la domination dans l’élaboration des discours et la connaissance de l’ "autre" sont abordés en partant de la théorie des études subalternes. Pour Homi K. Babba, par exemple, le stéréotype est une stratégie du discours colonial pour la construction de l’altérité (qualité de ce qui est autre), et une de ses caractéristiques est la fixité comme signe de la différence culturelle/historique/raciale. De plus, il indique que le stéréotype se caractérise par l’ambivalence, c’est-à-dire, d’une part, il stigmatise, catalogue l’ "autre" dans un cadre rigide, rendant évident le fait qu’il le connait, sans nécessité de prouver la véracité de la connaissance de l’ "autre" ou l’inconnu.[7] Et d’autre part, il assure sa répétition:

Le stéréotype… balance entre ce qui est toujours à sa place, qui est déjà connu et quelque chose qui doit être répété  impatiemment comme si la duplicité fondamentale de l’asiatique et  le permis sexuel bestial de l’africain qui n’ont pas besoin de preuves , ne pourraient jamais être démontrés dans le discours
[8]