La plaque délavée à droite de la porte indique "Jochannan, Yosef B.", mais les visiteurs de cette maison de soins de retraite située au nord du Bronx connaissaient l'homme frêle âgé de 96 ans qui y vivait sous un autre nom : Dr Ben. En signe de respect, beaucoup se mettaient également à genou devant lui.

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La salle était emplie de souvenirs d'une vie passée entre les continents, à tisser ensemble les fils de la diaspora africaine: honneurs et récompenses, des photos de statues égyptiennes, du tissu kente, une tasse décorée avec des hiéroglyphes et des piles de lettres de ses admirateurs et acolytes.

Yosef Alfredo Antonio Ben-Jochannan semblait ignorer le sanctuaire qui s'était progressivement constitué autour de lui. Ses yeux étaient à peine ouvert. Il était assis penché dans son fauteuil roulant, vêtu d'un pantalon baggy, d'un sweat-shirt violet délavé et d'un kufi.

 Une de ses filles lui tenait la main; une de ses petite-filles lui montrait des photos de son propre enfant sur un téléphone portable.

Même s'il avait désormais du mal à parler, épuisé par le moindre effort, M. Ben-Jochannan fut autrefois un puissant orateur et un auteur prolifique, l'une des voix
afrocentriques les plus vitales  et radicales de sa génération.

Et il fut peut-être le dernier. Le 19 Mars, M. Ben-Jochannan est mort, laissant derrière lui 13 enfants de trois mariages et une génération d'intellectuels et de militants qui se tournaient vers lui pour obtenir des conseils.

Sa vie a transcendé les époques. Lorsque M. Ben-Jochannan est né, l'Afrique était largement sous domination coloniale, le Voting Rights Act n'allait être voté qu'un  demi-siècle plus tard et le lynchage des Noirs américains était à son plus haut.

Pour certains, M. Ben-Jochannan était un sage, un savant autodidacte qui a consacré sa vie à la découverte de l'histoire d'un peuple réprimé, à contester les récits qui avaient sorti l'Afrique de l'histoire du monde.

Dans les années 1960, M. Ben-Jochannan a émergé comme une figure dominante à Harlem, poussant son message anticolonial à sa limite, en affirmant que les fondements mêmes de la civilisation occidentale, y compris la philosophie grecque, le judaïsme et le christianisme, étaient d'origine africaine.

Il a régulièrement enseigné dans des auditoriums bondés; il était un disciple de Marcus Garvey et un confident de Malcolm X, et il est apparu sur scène avec Amiri Baraka, Al Sharpton, James Brown et Louis Farrakhan.

"Il est une sorte de parrain pour nous tous dans les études africaines et afro-américaines'',  estime
l'auteur et activiste, Cornel West, "Je le salue. J'ai été béni d'étudier sous son autorité ".

Et pour d'autres, M. Ben-Jochannan était un imposteur et un révisionniste de l'histoire. L'Anti-Defamation League, troublé par ses livres  avec des titres comme (“We the Black Jews: Witness to the ‘White Jewish Race’ Myth,”)«Nous, les juifs noirs: Témoin du Mythe de la 'race des Juifs Blancs», n'est pas allé jusqu'à le qualifier d'antisémite.

Son travail, écrit l'organisation, était ''manifestement inexact'' et ''indigne de tout établissement d'enseignement."

Mais l'héritage de M. Ben-Jochannan n'est pas qu'un débat académique. Dans le cadre de son travail, il a amené des milliers de noirs Américains en excursion dans la vallée du Nil, pour visiter les pyramides et les temples de l'Egypte antique,  au cours desquelles il a toujours pris un soin particulier à relever les visages sur les statues et les formes des chiffres en hiéroglyphes.


Interrogé quelques semaines avant sa mort sur ce qui l'avait conduit à effectuer ces pèlerinages répétés en Egypte, M. Ben-Jochannan  s'est éclairci la voix et a répondu très lentement. ''Je voulais que les gens voient que leurs visages étaient pareils ."

M. Ben-Jochannan est né, selon lui, en Ethiopie, d'un père juif et d'une mère éthiopienne portoricaine (elle-même de souche juive yéménite). Mais il y a peu de preuves autres que sa propre parole; des pairs, et même un membre de la famille,
en privé, ont exprimé des doutes.

La plupart des témoignages conviennent que quelque soit l'endroit où il est né, M. Ben-Jochannan a grandi dans les Caraïbes et a déménagé à New York vers 1940.

Harlem, à cette époque, était animée par diverses souches de nationalisme noir dans le sillage du mouvement panafricaniste de M. Garvey. C'est là que M. Ben-Jochannan a trouvé sa voix, tenant des conférences impromptues sur les places de la ville et donnant des discours dans les centres communautaires.

Plus tard, il s'est mis à enseigner à Harlem Prep, une école expérimentale qui a ouvert en 1967, et au-Malcolm King: Harlem College Extension, une école d'arts libéraux sur deux ans, dans les années 70 et 80.

Les livres auto-publiés de M. Ben-Jochannan - quelques 20 volumes en tout, avec des titres comme “Africa: Mother of Western Civilization” et “Black Man of the Nile and His Family”( ''L'Afrique: Mère de la civilisation occidentale'' et ''L'Homme noir du Nil et sa famille) - portaient des collages de hiéroglyphes et des cartes dessinées à la main. Ignoré par le milieu universitaire, ils sont devenus des livres de base dans les bibliothèques afrocentriques.

''Je considère le Dr Ben comme le plus grand des historiens autodidactes'', a déclaré Paul Coates, fondateur de Black Press Classics, qui allait plus tard travailler comme éditeur de M. Ben-Jochannan. ''Il n'y a toujours personne comme lui."

Ayant déjà établi une réputation parmi les africains-Américains, en 1973 M. Ben-Jochannan a rejoint l'Africana Studies and Research Center de l'Université Cornell(qui n'avait que quatre ans d'existence à l'époque), à Ithaca, NY, en tant que professeur invité.

Il était une figure distinguée au Centre Africana, devenant finalement un professeur adjoint après 
15 ans d'affiliation à l'Université Cornell. Un portrait peint de M. Ben-Jochannan est encore accroché sur les murs de l'établissement.

Durant cette période, les voyages
de 15 jours en Egypte de M. Ben-Jochannan, facturés sous le nom de "Dr. Ben’s Alkebu-Lan Educational Tours, " utilisant ce qu'il disait être l'ancien nom de l'Afrique, étaient plus populaires que jamais. Ils étaient généralement organisées trois fois par été, et embarquaient jusqu'à 200 personnes en Afrique chaque saison. En 1987, un billet, tous frais payés, coûtait 1545 dollars américains.

"On m'a toujours enseigné que les anciens Egyptiens étaient caucasiens(de race blanche)," dit Anthony T. Browder, qui a voyagé avec M. Ben-Jochannan dans les années 1980. Mais dans le sud de l'Egypte, M. Browder a vu une statue d'un pharaon qui l'a laissé bouche bée.  "Son visage est africain ", a déclaré M. Browder, qui est le directeur de l'IKG Cultural Resource Centre, un organisme qui se consacre à  ''redécouverte et à l'application" de l'histoire africaine ancienne. ''C'était extraordinaire, l'évidence de la grandeur de l'Afrique, des milliers d'années avant que nos ancêtres ne soient mis en esclavage.''

Dans ses récits de sa propre vie, certaines des embellissements de M. Ben-Jochannan semblaient servir un
plus large but : marquer un passé lointain, la création d'un grand récit et créer un personnage public presque mythique. D'autres semblent être de simples mensonges ou une tromperie évidente.

Les documents du Malcolm-King College et de la Cornell University montrent M. Ben-Jochannan tenant un doctorat de l'Université de Cambridge en Angleterre; des registres du Malcolm-King College le décrivent comme détenteur de deux maîtrises de Cambridge. Cependant, selon Fred Lewsey, un agent de communication de Cambridge, l'établissement n'a aucune trace de son passage et encore moins de l'obtention d'un diplôme. De même, l'Université de Porto Rico Mayagüez, où il a également dit avoir étudié, n'a aucun dossier de son inscription.

Il n'est pas clair que les employeurs aient jamais vérifié les qualifications de M. Ben-Jochannan.

''Les gens me condamnent pour ne pas être un intellectuel du type Ph.D.  ", a dit un jour M. Ben-Jochannan, en réagissant aux questions soulevées plus tard sur son curriculum vitae.

Tout en ayant utilisé "le diplôme de l'homme blanc'' pour aller à ''certains endroits'', M. Ben-Jochannan a déclaré qu'il refusait de ''laisser l'homme blanc certifier" son travail.

Au-delà des reproches à la plupart des acolytes, M. Ben-Jochannan a été contesté publiquement par les savants classiques tels que Mary Lefkowitz, désormais professeur à la retraite du Wellesley College. Alors que le travail de M. Ben-Jochannan était enraciné dans un désir de réparer les dommages causés par les historiens coloniaux, Mme Lefkowitz affirme qu'il offrait simplement Pde la seudohistoire comme alternative.

"C'est le mythe de la conspiration: ''Les Blancs ont effacé l'histoire et caché la vérité '', dit Mme Lefkowitz. "Mais c'est plus compliqué que cela."

M. Ben-Jochannan semblait imperturbable face aux critiques.

"Je m'en fous de savoir si des collègues blancs m'apprécient en tant qu'historien ou non," a-t-il écrit une fois. "J'écris pour l'Africain partout dans le monde."

Dans les décennies suivantes, la plupart de ses pairs étant morts, M. Ben-Jochannan a émergé comme le vétéran de l'afrocentrisme. Mais comme toute avant-gardiste, il a peut-être été victime de son propre succès, éclipsé par de plus jeunes intellectuels qu'il a influencé.

''Toute cette génération d'historiens autodidactes m'a vraiment donné mon premier sentiment de scepticisme," écrit dans un mail Ta-Nehisi Coates, éditeur à The Atlantic, et fils de Paul Coates, l'éditeur de M. Ben-Jochannan.


"Ce que les gens comme le Dr Ben disaient c'était que  'l'histoire n'est pas cette chose objective qui existe en dehors de la politique,'' a écrit M. Coates. ''Elle est bien présente dans la politique, et une partie de son travail a été de placer les personnes noires dans une position d'utilisation pour les personnes blanches.'' Et cette notion de scepticisme m'accopagne dans tout mon travail. Elle traverse tout ce que je fais ''.

Traduit de l'Anglais par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com/

http://www.nytimes.com/2015/03/29/nyregion/contested-legacy-of-dr-ben-a-father-of-african-studies.html?_r=0