Sorti en 1972 et à présent réédité, le livre O negro no mundo dos brancos (le noir dans un monde de blancs), de Florestan Fernandes est une lecture obligatoire pour la compréhension de la complexité de la question raciale brésilienne

 

Brésil

Au Brésil, les idéaux de la lutte des mouvements noirs au cours des dernières décennies, ainsi que le débat plus récent relatif aux quotas raciaux dans les universités publiques passent par une question fondamentale: les inégalités existantes dans la société brésilienne ont-elles la “race” comme élément central de leur structuration? Ou, autrement dit, les frontières, les barrières existantes pour l’intégration d’énormes contingents aux bénéfices de la société de consommation, à l’enseignement supérieur (qui n’est pas isolée, dans ses formes, des valeurs qui prédominent dans cette société) et aux emplois sur le marché du travail sont-elles de caractères socio-économiques ?

Ces questions explicitent les pôles présents, de manière typifiée dans ce débat: l’affirmation que le préjugé et la discrimination raciale sont un problème central au Brésil, et son opposé, l’affirmation que nous sommes une “démocratie raciale” qui fut historiquement capable de régler les problèmes de cohabitation entre blancs et noirs. Il existe de nombreuses nuances entre ses deux pôles, mais cette simplification peut contribuer à situer le débat qui n’est pas nouveau, et qui est loin de s’estomper.


Dans les sciences sociales, l’un des principaux cadres pour la fixation du second argument celui de l’existence d’une démocratie raciale au Brésil, est l’œuvre Casa- grande & senzala, de Gilberto Freyre, publié pour la première fois en 1933. Dans cette œuvre, Freyre comprend que la cohabitation entre blancs et noirs forme un “équilibre d’antagonismes” particulier, qui, observé à partir de l’environnement social existant dans les fazendas de cane à sucre du Nordeste brésilien, produirait le paradigme adéquat pour comprendre une société métissée comme la société brésilienne.

Le premier argument qui nie cette idée de cohabitation harmonieuse et la compréhension du fait qu’au Brésil la discrimination raciale ne joue pas un rôle important dans l’organisation des relations sociales, , renvoie pour sa part aux auteurs comme Addias do Nascimento et Florestan Fernandes (1920-1995). Les deux confrontent l’idée de “démocratie raciale” dans les œuvres marquées par des trajectoires différentes (Abdias, qui fut député fédéral et sénateur , était, dès le départ, lié aux mouvements noirs au Brésil et fut l’un des principaux chef de file du Théâtre Expérimental du Noir dans les années 50; Florestan, qui fut également député fédéral développa sa carrière de sociologue au sein de l’Université de São Paulo et est considéré comme l’un des principaux responsables de la consolidation de ce genre d’étude et d’enquête dans le pays). D’Abdias do Nascimento, on retient le livre O genocídio do negro brasileiro (Le génocide du noir brésilien), publié en 1978. De Florestan Fernandes, O negro no mundo dos brancos (Le noir dans un monde de blancs), publié pour la première fois en 1972 et réédité récemment par Global Editora. Avec Casa-grande & senzala, ils composent un ensemble d’œuvres incontournables à lire pour celui qui souhaite mieux comprendre le débat sur la question raciale au Brésil, dans ou en dehors des sciences sociales.


Discrimination


O negro no mundo dos brancos (Noir dans un monde de blancs) regroupe 13 essais rédigés entre 1965 et 1969. Certains d’entre eux furent élaborés initialement dans les années 40 et 50 lorsque Florestan Fernandes prenait part à une vaste enquête, financée par l’Unesco, relative à la “réalité raciale brésilienne”, perçue comme une réussite dans la construction des relations raciales “démocratiques”. Les résultats de certaines de ces recherches indiquèrent alors que les obstacles existants à l’intégration du noir dans la société de classes révélaient des mécanismes particuliers de discrimination et de séparation entre noirs, mulâtres et blancs. Dans ce sens, l’étude publiée par Florestan Fernandes avec Roger Bastide comme co-auteur, Blancs et noirs à São Paulo Brancos e negros em São Paulo (Cia. Editora Nacional, 1959), sur lesquels étaient basés certains des essais du livre de 1972 constitua également un fait marquant.

Pour Florestan, l’existence de la mobilité sociale et de “l’ouverture raciale” ne signifie pas l’absence des préjugés et de la discrimination. Dès le premier essai qui compose l’œuvre, le sociologue questionne : “L’absence de tensions ouvertes et de conflits permanents est-elle en elle-même un indice de la ‘bonne’ organisation des relations raciales?” Pour l’auteur, la réponse est non. Pour soutenir cette réponse, il fait par exemple appel aux chiffres sur la scolarité et le revenu qui montraient dans les années 60, et qui, malheureusement continuent de montrer depuis le changement de siècle que les inégalités ne se réduisent pas à une différence abstraite entre riches et pauvres. À cette époque, comme aujourd’hui, les chiffres de l’IBGE montrent que la pauvreté au Brésil est plus grandement noire que blanche, plus féminine que masculine. En lien avec cela, les meilleures postes et salaires sont entre les mains des hommes blancs.



La “flexibilité” et la “malléabilité” perçues par Gilberto Freyre comme héritage du colonisateur portugais et uniquement pour le succès de l’entreprise colonisatrice et de la construction d’une démocratie raciale ne furent pas, au Brésil, capables de promouvoir l’intégration du noir. L’abolition, tel qu’elle s’est produite (en imposant la concurrence avec les immigrants européens), n’a pas permis que les noirs et les mulâtres aient les mêmes chances que les blancs dans une société en transformation, chaque fois plus établie comme une société compétitive. Pour l’auteur, “il ne s’est pas développé une démocratie racial du revenu, du pouvoir et du prestige social en termes raciaux ”. L’idée de la démocratie raciale a servi de base pour la justification “de la plus extrême indifférence et le manque de solidarité envers un secteur de la collectivité qui ne disposait pas de conditions lui appartenant pour affronter les changements causés par l’universalisation du travail libre et la compétition ” (pages. 46-47).



Le maintien de cet état de choses serait lié au patron des relations raciales construit par une société esclavagiste, traversée par le “drame moral” créé par le catholicisme, en produisant une réalité dans laquelle on retrouve à la fis le préjugé et rejet du préjugé. Il serait lié également au comportement des blancs, qui des décennies après ont continué à traiter les noirs comme des subalternes ; et, enfin, au mythe même de la démocratie raciale, élément important d’une «ségrégation dissimulée” qui contribuerait au maintien des injustices et des inégalités existantes.



Le “dilemme racial brésilien”, de caractère structurel serait composé par les aspects socioéconomiques, mais également par ce que Florestan considère comme un problème spécifique, celui de la “couleur”, héritage du passé esclavagiste renforcé par les inégalités existantes sous le capitalisme dépendant. Pour sa transformation, des changements seraient nécessaires dans la “structure de distribution du revenu , du prestige social et du pouvoir, en établissant un minimum d’équité économique, social et culturel entre ‘blancs’, ‘noirs’ et ‘mulâtres’” (pag. 127).



La position de Florestan est claire: le racisme masqué jouait un rôle – et continue de le jouer, pense-t-il – important dans le maintien des inégalités dans la société brésilienne. Ainsi, le problème touche l’ensemble de la société. Mais les noirs et les mulâtres – perçus par lui comme des victimes de la persistance des patrons d’organisation sociale du passé esclavagiste – devraient être les protagonistes d’une transformation qui conteste les obstacles à leur intégration sociale et les valeurs imposées par la domination blanche.

Flávia Biroli est docteure en Histoire et professeure à l’Institut de Sciences Politiques de l’Université de Brasília
O negro no mundo dos brancos
De Florestan Fernandes.
Global Editora, 314 pages. R$ 45.

Flávia Biroli

Une traduction de Guy Everard Mbarga

Rédigé le Lundi 11 Février 2008 à 01:12

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