Par Dr. Selwyn R. Cudjoe

L'avion de Costeña qui nous a emmené à Bluefields sur la Côte Caribéenne du Nicaragua a atteri sur une piste étroite située au bord d'un lagon qui protège la masse terrestre de la Mer Caribéenne. Un petit chemin, une étendue traversant un ravin, nous servit de chemin de l'avion à un minuscule building qui s'annonçait comme étant le bureau d'immigration. Le building était également modeste. L'agent d'immigration nous a demandé nos passeports avant que nous pénétrions l'une des parties les plus négligées du pays qui m'a rappelé le Trinidad des années 1950.

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Bluefields a toujours été une partie négligée du Nicaragua. Son taux de chômage demeure proche de 70% de la population. Le seul avenir pour la plupart des jeunes de la région repose sur le "ship out," c'est-à-dire l'aspiration à travailler dans un bateau pour touriste qui leur donne entre 500 et 600 dollars américains par mois. Ceux qui n'ont pas autant de chance déménagent à Managua sur la côte Pacifique, pour travailler dans les centres d'appels, un emploi qui leur permet de gagner environ  500 dollars américains par mois. Pour les autres jeunes, les perspectives sont sombres. Le nombre de grossesse qui ne fait que croitre chez les jeunes femmes est devenu un phénomène préoccupant.

Traditionnellement, Bluefields, comme Salvador de Bahia au Brésil, est le centre de la population noire du Nicaragua. Cela aussi commence à devenir chose du passée, alors que les Mestisos et d'autres groupes ethniques aménagent dans la région et dépassent largement en nombre la population noire. Actuellement, il y a environ 70000 habitants à Bluefields dont 57% sont Mestiso (combinaison de blancs et d'espagnols), 36% de Créoles ou Noirs, 3 % de Miskitos, 2 % de Garifuna (population noire traditionnelle) et 2 % de Rama, la population amérindienne indigène.

Depuis le début du dernier siècle, la population noire essaie de conserver son héritage culturel. Après le triomphe des Sandinistes en 1979, le désir de maintenir la culture de l'ensemble des groupes ethniques a pris de l'ampleur. La soif d'éducation et le désir de comprendre l'héritage Noir/Créole a conduit à un mandat du gouvernement visant à encourager l'Uraccan, l'une des deux universités dans la région, dans le but de développer un curriculum Afrocentrique.

J'ai été invité par la Commission Afro de l'URACCAN à passer une semaine avec ses membres, où j'ai présenté plusieurs conférences à l'université et dans la communauté; à l'église et à des groupes; et dans plusieurs écoles secondaires. J'ai évoqué des sujets aussi variés que  "l'importance de conserver les valeurs familiales qui construisent des communautés noires saines " à  examiner l'importance de faire  "des études et de nous préparer aux défis de cette nouvelle ère globale." Ma visite d'une semaine a culminé par une conférence , "Trinidad et Tobago: Cinquante ans après l'Indépendance." Si cela s'était produit avant, j'aurais applaudi le succès de Jack Warner comme un témoignage de notre démocratie multiraciale.

L'URACCAN a une relation de travail étroite avec la communauté, même si certains sujets sont limites. Après avoir parlé dans l'une des églises de l'importance des valeurs familiales, un membre de l'audience a demandé quelles étaient les implications de l'augmentation visible de relations entre partenaires de même sexe et sur la possibilité des mariages gais. J'ai répondu avec le plus d'honnêteté possible (je ne voyais rien de mal dans aucun de ces deux phénomènes) non sans me faire rappeler plutôt poliment qu'il s'agissait d'un sujet que l'on ne débattait pas de manière ouverte au sein de la société Nicaraguayenne, même si les relations entre personnes de même sexe sont beaucoup plus ouvertes que ce le fut il y a plusieurs années.

Les questions d'emplois et de rétention des jeunes hommes noirs dans la communauté sont sans cesse revenues. Même si j'ai indiqué que plusieurs sociétés ont utilisé l'immigration comme un moyen de résoudre leurs problèmes économiques  (L'Angleterre au 18ème siècle ; l'Irelande au 19ème siècle ; et plusieurs pays des Caraïbes au 20ème siècle), l'absence des jeunes hommes dans les années au cours desquels ils sont les plus productifs n'a cessé de m'obséder. Même si je comprenais que les jeunes hommes et femmes devaient aller où se trouvent les emplois, je n'arrivais pas à mempêcher de penser que cette absence de travailleurs dans leur tranche de vie la plus productive avait des effets négatifs sur la communauté. 

J'ai essayé de montrer qu'une des solutions était le développement d'une base de ressources humaines du pays et le besoin de développer des industries et des technologies pouvant être compétitives dans le monde moderne. En d'autres termes, de trouver une niche, comme l'a fait le Costa Rica, pourrait s'avérer être un exemple inspirant . Les réalisations de Taïwan, de la Finlande et de Singapour, des pays dépourvus de ressources naturelles,  furent des exemples importants à transmettre à enseignants et à ses étudiants.

Évoquer la question de conscience raciale ou racialisée revenait plus à s'aventurer sur un terrain glissant. Lire cette nation en terme de race , le mot que nous utilisons dans les Caraïbes ou aux États-unis, s'avéra assez problématique. Compte tenu des métissages de population que l'on trouve dans ces régions (même si leurs racines caribéennes sont fortes) beaucoup des habitants de Bluefields s'identifient à d'autres aspects de leur patrimoine  (comme leurs origines  Mestizos ou indiennes) plutôt que de se consacrer exclusivement à un patrimoine Africain.

D'où l'interchangeabilité des termes Créole et Black qui continua de revenir dans notre description des "Noirs." Même lorsqu'une personne parlait des autres groupes ethniques, quelque chose de semblable se produisait. Il ne sembla pas non plus incohérent de voir quelqu'un que nous qualifierions de noir ou même de madras dans notre perspective, mais qui s'identifierait comme un  Mestiso. En lisant cette nation avec nos regards d'africains-américains ou d'africains-caribéens, on se serait attendu à ce qu'un  Mestiso, comme la plupart d'entre eux s'autoidentifient, soit plus clair de peau, et ressemble plus à un européen qu'à un noir.

Et puis, la plupart d'entre eux étaient trilingues. Ils parlaient l'Espagnol, l'Anglais et quelques variantes de leurs langues nationales.

Lorsque j'ai été invité à présenter des conférences, Grace Kelly, la directrice du programme m'a écrit : "Nous espérons partager et apprendre avec vous." Ce fut l'une des rares fois où  j'ai vraiment réalisé un tel mandat. J'ai beaucoup appris et partagé  avec mes hôtes Nicaraguayens. Je retournerai peut-être bientôt au Nicaragua pour poursuivre mon éducation dans un contexte aussi productif et éducatif.

Traduit de l'Anglais par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com

http://www.trinicenter.com/Cudjoe/2012/2703.htm