"Quelle laideur! C’est quoi des cheveux aussi laids, c'est horrible! " . Ainsi s’adressait une professeure de langues de l’UASD à une amie noire, qui fière de sa négritude, a décidé de garder ses cheveux dans leur état naturel, et sur lesquels de temps en temps elle couche des tresses ou greffe des accessoires les plus caractéristiques de nos racines africaines. "Je ne sais pas pourquoi les femmes portent ce genre de trucs, c’est ce que font nos voisines haïtiennes  ", poursuivit l’enseignante qui parlait à mon amie devant plus quarante personnes présentes en salle de cours.

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(Photo site http://blackgirllonghair.com )

Ana, une jeune femme combattive, lui répondait avec la hauteur et la chaleur qui la caractérisent. Elle demeura dans la classe, intègre et montrant sa fierté personnelle, tandis que l'enseignante s’auto-congratulait en énumérant ses nombreux voyages et ses diplômes universitaires qui, s’ils lui ont beaucoup apporté en Lettres, ne lui ont pas appris le respect et la dignité humaine.


L'enseignante, comme beaucoup de personnes, a intériorisé cette discrimination structurelle de tout ce qui est Noir, de tout ce qui est haïtien ou de tout ce qui y ressemble. Le Professeur Carlos Andujar écrivait dans son livre La Presencia Negra en República Dominicana (La présence noire en République dominicaine) que ce rejet est né à partir de la colonisation, puisque, en tant que pays, nous nous sommes concentrés à mettre en évidence l'héritage hispanique et nous avons occulté nos racines africaines, nos caractéristiques de cultures métissées, encouragés par les classes dirigeantes.

Les commentaires émis par l’enseignante, selon les dires d’Ana étaient empreints d’expressions de dégoût et accompagnés de gestes de mépris. Des gestes symboliques que nous portons et que nous laissons voir, même sans en être conscients. Mais est ce que cela n’arrive qu’à l’enseignante de l'UASD ? Non. Les imaginaires de la «beauté» sont inspirés par les modèles occidentaux, c’est déjà connu et quotidien. Un homme dit à une femme de teint et de cheveux noirs qu’elle est blonde en pensant qu’il est en train de la flatter, “es negro, pero bueno” (Il est noir, mais il est beau), “ese es azul”(Celui là est bleu) “negro come coco”(le noir mange la noix de coco) sont quelques-unes des phrases que l’on entend dans la vie de tous les jours  et que l’on répète comme des perroquets sans s'arrêter pour penser à la charge discriminatoire qu’elles portent, ou que sais-je, on ne veut pas le savoir.

L’histoire d’Ana n’est pas personnelle, elle fait partie de l'injustice structurelle dont sont victimes tellement d’exclus dans le pays, qui devient naturelle pour nous au point que nous vivons avec, et qui fait de nous des complices ou des truands.

Au fur et à mesure qu’Ana me racontait cela, je m’indignais de  plus en plus... On parle ici d'une jeune fille qui vient d'entrer à l’Université. Qui, du fait de la même discrimination, dont est imprégnée la professeure, s’est vu refusée une copie de son acte de naissance par la Junta Central Electora, sous prétexte que ses parents sont haïtiens, ignorant qu'elle est née ici, qu’elle a une vie civile et économique active. À cause de cela, Ana a passé plus de deux ans sans pouvoir intégrer l’Université, toujours remplie de ses rêves et de ses désirs de devenir  sociologue.

 C’est beaucoup, et j'admire sa force de caractère. N'est-il pas suffisant d'avoir sa vie paralysée pendant tant d'années? Comment des expressions aussi blessantes continuent-elles de s’enraciner autant? Comment, alors qu’elle n’en était qu’à son premier trimestre Ana avait déjà retiré une matière de son programme, pas par manque de temps ou pour niveau faible, mais à cause de toutes ces paroles nauséabondes que lui a dites l'enseignante?

De la honte pour Ana ou d'Ana ? Peut-être, mais je pense que c'était plus de l'indignation. Elle s'est défendue devant ses camarades, elle a socialisé dans les réseaux sociaux pour que ses amis soient au courant et n'a jamais douté de ce qu'elle est, ni changé ses cheveux pour s'adapter au " beau" tel que le considère la madame ou encore pour être " “peiná’ "(peignée, coiffée) comme le disent beaucoup de gens quand une personne garde ses cheveux frisés, crépus, naturels. C'est l'enseignante qui doit avoir honte, et je pense qu'elle ne mérite pas le titre d'une  profession aussi digne, pour l'irrespect et l’atrocité dont elle a fait preuve. Nous devons avoir honte en tant que pays, qui avons fait la promotion d'une identité vide, récoltée de ce que les groupes puissants  comprennent qu'elle doit être, en laissant de côté les coutumes, les façons d'agir des Dominicain(e)s  qui sont " différents" et qui représentent la majorité. Nous devons avoir honte en tant que pays, qui n'a pas été capable de nous reconnaitre, comme depuis des années Ana Maria s'est reconnue, femme, noire, aux cheveux crépus et belle, oui Madame la professeure, belle ....

Traduit de l'Espagnol par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com

http://brotesdelasangre.wordpress.com/2012/02/18/que-cabellos-mas-feos/