La disposition des fragments de noix de coco au sol a aidé William Jones à décider s'il devait poursuivre ou non des études supérieures. Le prêtre Yoruba que Jones avait invité dans son appartement de Brooklyn avait examiné les quatre morceaux de noix de coco qu'il avait parsemé sur le sol avant d’annoncer à Jones si ce serait une bonne chose pour lui de  poursuivre ses études.

C’était il y a plus d’une décennie, et aujourd'hui, Jones qui a maintenant 42 ans demeure un pratiquant  de la tradition spirituelle Yoruba. Il affirme que les consultations faites auprès des prêtres yorubas le laissent dans un état de paix intérieure.

"Je vais rencontrer un prêtre ou "babalawo 'quand j'ai besoin de clarté sur un sujet ", dit Jones,  un célèbre artiste numérique.

C'est le conseil individualisé des babalawos (maîtres et devins dans la tradition Ifa Yoruba) et des prêtres Yoruba (pratiquants de la tradition spirituelle Yoruba qui ont effectué les rites d'initiation) qui a attiré Jones - dans ce que l’on croit être la pratique spirituelle indigène du groupe ethnique Yoruba - après qu’il ait réalisé son insatisfaction quant aux sermons généralisées présentés dans les églises chrétiennes.

Jones avait fréquenté les églises à prédominance africaines-américaines tout au long de la partie précédente de sa vie et se considérait comme une personne spirituelle. L’église chrétienne ne lui a tout simplement pas accordé l'attention personnelle qu'il souhaitait.

Un autre africain-américain, Ozahu Belagun, âgé de 37 ans ne pouvait pas accepter l’enseignement chrétien de l'espace métaphysique de torture et de condamnation que l’on appelle "l'enfer".

"Comment pouvez-vous me dire que je vais à un endroit [l'enfer] où vous n’avez jamais été?" se demande Belagun."Et comment savez-vous vous-même n’y irez pas?"
 
Belagun, connu sous le nom Popey Blocker avant qu’il n’adopte un nom indigène d'Afrique, a exploré une variété d'orientations spirituelles. Sa mère était Témoin de Jéhovah. Il a pratiqué l'islam pendant trois ans et a été initié en tant que franc-maçon en 2005.

Il pratique désormais le vaudou et affirme que cela n’a rien à voir avec les trucs de  sorcellerie représentés dans les films hollywoodiens.

"J'ai toujours été connecté aux choses que d'autres personnes délaisseraient et qualifieraient de mauvaises ", affirme Belagun, faisant allusion à la tradition du vaudou.


On pense que les racines historiques du Vaudou se trouvent au Bénin d'aujourd'hui et qu’il partage ainsi des similitudes avec d'autres religions issues de l'Afrique de l'Ouest.

Les plus populaires d'entre elles sont la tradition spirituelle Ifa Yoruba, le Palo, le Candomblé, l'Umbanda et la Santeria (également connu sous le nom Lukumi).
Ces pratiques sont également connues comme des religions tournant autour des orisha, car elles reconnaissent toutes des esprits-divinités, connus sous le nom d'orishas. Les Orishas que l'on orthographie également sous la forme Orixas ou encore orisas, sont des esprits qui contrôlent les différentes forces naturelles et les principes parmi lesquels la fertilité, l'eau et de l'amour. Orisha se traduit littéralement dans les langues Yoruba par 'propriétaire de la tête', car on pense que les adeptes prennent éventuellement la personnalité des orishas désignés.

La tradition Yoruba a gagné en popularité chez les Noirs qui explorent la spiritualité africaine en raison de son accessibilité en Amérique. Le groupe ethnique Yoruba est l'un des trois plus importants au Nigéria et ceux qui ont immigré aux États-Unis ont apporté  avec eux les enseignements des Orisha et d'Ifa (la base systémique de la spiritualité Yoruba).

En réalité, si les religions originaires d'Afrique de l'Ouest ont historiquement parlant  été vues d’un mauvais œil,  la recherche démontre que davantage d'Africains-Américains les explorent et les adoptent. Beaucoup de ces Africains-Américains étaient des chrétiens et ont soit totalement délaissé la doctrine chrétienne, comme Jones, ou sont encore en train d'incorporer dans le christianisme des religions issus d'Afrique de l'Ouest religion pour créer un syncrétisme unique, de type "à la demande".

Par exemple, Oluwole Ifakunle, ou Baba Ifakunle, dit qu'il reçoit des appels téléphoniques de chrétiens qui sollicitent  ses services de babalawo.

"La première question qu'ils posent c'est, savez-vous lire?" indique Ifakunle. (Des consultations au cours desquelles les babalawos et les prêtres communiquent avec les orishas par le biais de l'utilisation d'objets comme les noix de coco ou des cauris connus comme des lectures (divination)

Après ce premier questionnement, il affirme que les chrétiens vont habituellement expliquer qu'ils sont confrontés à un problème qui n'a pas été résolue à la  "manière chrétienne", qui comprend la prière avec un pasteur ou le jeûne.

Ifakunle dit qu'une femme chrétienne a fait appel à lui après avoir subi ce qu'elle croit être une suite de cauchemars démoniaques. Mais selon lui, il n y a pas que les paroissiens chrétiens qui recherchent ses conseils spirituels.

Il affirme qu'un certain nombre de pasteurs chrétiens ont rendu visite à son sanctuaire situé à Harlem.

"Ils viennent généralement à moi quand ils veulent augmenter le nombre de membres de leur église," dit-il. "Alors, je réalise un rituel pour les aider."

Les anthropologues indiquent que ces exemples de syncrétisme religieux n'ont rien de nouveau. Les esclaves noirs, particulièrement dans l'actuelle Haïti cachaient leurs pratiques spirituelles africaines à leurs propriétaires d'esclaves en les déguisant et en les intégrant dans la religion catholique romaine qu'on les forçait d'accepter. En fait, les orishas du vaudou, appelés loas ou lwas, étaient reconfigurés pour incarner les saints catholiques romains et vice versa. Donc Papa Legba (un esprit intermédiaire puissant) est devenu Saint-Pierre, Saint-Lazare ou Saint-Antoine. Ayizan (le loa du commerce et du marché) est devenu Sainte Claire d'Assise.

Ainsi, alors que le syncrétisme s'est produit tout au long de l'histoire, ce qui est relativement nouveau c'est l'intérêt accru aux États-Unis pour les religions issues de l'Afrique de l'Ouest. 

"Depuis les années '50 et '60, on a pu observer une augmentation avec de plus en plus d'Africains Américains qui adoptent ces religions", indique  Sylvester Johnson, professeur -associé du département d'études religieuses à l'Université de l'Indiana.

"Aujourd'hui, la pratique aux États-Unis se fait le plus souvent dans les zones urbaines."

Johnson attribue la concentration de pratiquants Africains -américains des religions basées sur les orishas dans les villes comme Miami, Houston, Dallas, Chicago, New York, Philadelphie, Atlanta, Los Angeles, Sacramento et New Orleans au mouvement de la fierté noire des années 60 et 70.

À Atlanta, une ville à laquelle on se réfère habituellement comme le cœur de la classe moyenne noire du pays, la fierté noire demeure très évidente aujourd'hui.

"Atlanta a attiré un grand nombre de professionnels noirs, qui ont tendance à pencher vers une attitude de plus grande conscience  noire et afrocentrique"», explique Johnson.

La ville possède un certain nombre de disciples de la Santeria et de la religion Yoruba. Les églises africanisées comme Shrine of the Black Madonna the First Afrikan Church répondent aux besoins de ceux qui désirent une expérience culturelle plus africaine.

La recherche du professeur de traditions religieuses africaine de l'Université de Harvard,   Olupona Jacob reflète une plus grande tolérance et une appréciation non seulement pour les religions africaines, mais pour d'autres aspects de la culture africaine. Selon lui, davantage d'Africains-Américains voyagent dans des pays comme le Sénégal, le Ghana et plus encore au Nigeria pour acquérir une meilleure compréhension des pratiques spirituelles autochtones.

"En partie, il s'agit d'une recherche de ses racines et son identité", explique Olupona.

Même s''il n'existe aucunes données statistiques concrètes  quantifiant le nombre de pratiquants Africains-américains des religions ayant pour fondement les Orishas, on cite souvent le chiffre de 70 millions pour le nombre  "d'Africains  et d'habitants du Nouveau Monde qui participent ou qui sont étroitement familiers des systèmes religieux parmi lesquels  l' Ogun ", basé sur la recherche citée dans le livre encensé,"Africa's Ogun: old world and new," de l'anthropologue et professeure Sandra Barnes.

Ogun fait partie du Panthéon des orishas.

Dans son livre, "Orisa Devotion as World Religion," Olupona  explique que la dévotion pour les orishas a été préservée par les Africains capturés au cours de la traite négrière transatlantique et est manifeste sous diverses  formes à travers les Amériques.

Olupona note la diversité chez les adeptes Africains-américains des pratiques tournant autour des orishas.

"Cela ne concerne pas uniquement la classe socio-économique la plus basse   des Afrcicains Américains", dit-il. "Il y a des gens de la classe moyenne et éduquée et des professeurs qui adoptent les religions africaines."

Parmi ces personnes les plus instruites se trouve Dianne Diakité, professeure agrégée  au département de religion de l'Université Emory qui participe librement aux religions Yorubas et aux autres d'origine Africaine.

Elle affirme que la diffusion des religions originaires d'Afrique de l'Ouest aux États-Unis vient de l'impact qu'ont les immigrés africains et des Caraïbes.

Cependant, l'attitude qu'elle qualifie d' "Afrophobie"  continue de générer de la peur de choses liées à la culture africaine.

"Les données historiques indiquent que la plupart des églises et des missionnaires noirs du 19ème siècle comprenaient les traditions religieuses africaines comme une menace pour l'élévation morale et culturelle des communautés noires et décrivait toute personne pratiquant ces religions comme étant barbare, primitif et sauvage," indique Diakité.

Elle explique que les stéréotypes  et les distorsions contemporains ont qualifié les religions africaines de superstition, de sorcellerie et de fétichisme.

"L'Afrophobie", comme décrit par Diakité, est une conséquence de l'esclavage et du colonialisme.

Mais peut-être que la peur, ou du moins une hésitation, peut se justifier lorsqu'on enquête sur ce qu’impliquent les religions issues de l'Afrique de l'Ouest. Sacrifices d'animaux, initiations secrètes, chant des noms des ancêtres dans des libations, personnification des esprits dans les déguisements, rasage des poils du corps,  possessions d'esprits et le fait de s’abstenir de manger des aliments tabous sont quelques-uns des aspects associés aux religions africaines qui peuvent être difficiles à accepter pour certains.

"De nombreux Africains-Américains ne sont pas encore prêts à faire cette transition", affirme Belagun.

"Le christianisme est essentiellement un système de croyance de troisième génération chez les Africains-Américains - ils sont baptistes, leur mère était baptiste et leur grand-mère était baptiste."

Quand il est question de religion, les Africains-Américains ont tendance à le prendre très au sérieux. La plus récente Enquête américaine du paysage religieux U.S. Religious Landscape Survey  menée sur la religion et la vie par le  Pew Research Center's Forum on Religion & Life note que près de huit Africains-Américains sur dix , 79%, disent que la religion est très importante dans leur vie, comparé à 56% de la population adulte générale  des États-Unis. 16 %des Africains-Américains fréquentent des églises évangéliques et 59% ont fréquenté des  églises protestantes noires historiques.

Dans les  églises noires historiques, 85% des personnes disent que la religion est très importante. 30% des répondants des églises noires historiques ont pris part à des services religieux plus d'une fois par semaine et 80% disent qu'ils prient tous les jours.

Près des deux tiers des membres des  églises noires protestantes historiques  sont baptistes.

Dans l'ensemble, non seulement les Américains noirs sont plus susceptibles de déclarer une affiliation religieuse formelle, mais ils sont aussi le groupe racial ou ethnique le plus engagé religieusement dans le pays selon l'enquête.

L'étude confirme cependant également que les États-Unis sont sur le point de devenir un pays de minorité protestante. Même les Africains Américains explorent des alternatives non-chrétiennes.

Le Sondage américain identification religieuse  de 2008 2008 American Religious Identification Survey  a constaté que ceux qui affirmaient n'avoir "aucune religion" ont progressé dans tous les états au cours de 18 dernières années. Entre 1990 et 2008, le nombre d'Américains non religieux a presque doublé, passant de 8 à 15%, selon l'étude ARIS. Chez les Africains-Américains, l'augmentation était également presque double, passant de 6 % à 11%.

Ainsi, alors qu'un nombre croissant d'Africains-Américains dénoncent la religion au profit de l'athéisme, d'autres adoptent des religions africaines, particulièrement celles d'Afrique de l'Ouest.

Les Africains-Américains  sont de plus en plus insatisfaits du christianisme, ce qui semble refléter le désenchantement vis-à-vis de la tradition de l'église noire.

"Quand vous avez des églises pleines de pédophiles et d'escrocs, les gens veulent voir ce qu'il y a d'autre pour eux", déclare Kenny Depeyster.

Sa référence à des scandales fortement médiatisés, dont les accusations de harcèlement sexuel contre l'évêque Eddie Long, pasteur d'une méga Église en Géorgie  démontre que ces cas sont désormais  "plus gros aux yeux du public."

Depeyster est un "Palero", un adepte de la tradition spirituelle Palo qui, croit-on, est né dans la région du bassin du Congo en Afrique centrale. Le Palo a été emmené dans le Nouveau Monde par le biais du commerce des esclaves et a été préservé par les communautés afro-latinos aux États-Unis. Aujourd'hui, les Africains-Américains font également  partie de la tradition. Depeyster est Palero depuis environ 16 ans.

Selon lui, le christianisme n'était pas souligné dans sa famille.

Mais pour William "Bill Baba" Mathews, pratiquant de la spiritualité Yoruba âgé de 62 ans, le christianisme a constitué une forte influence dans la vie de sa famille. Mathews a finalement quitté l'église parce qu'il y ressentait un manque de spiritualité.

Il se souvient d'un incident alors qu'il était un garçon de 7 ans, un dimanche, lorsqu'il a dit à sa grand-mère qu'il ne voulait pas aller à l'église.

"Ma grand-mère m'a donné une claque sur la tête et elle a demandé pour quoi je ne voulais pas aller dans la maison de Dieu? " se souvient Mathews.

"Je lui ai dit: " Dieu ne vit pas là; Dieu vit dans la nature. "

Selon Mathews, cette prémonition dans l'enfance annonçait sa vocation pour les orishas. Il pratique ouvertement la spiritualité Yoruba en disant que ce n'est plus quelque chose dont il doit avoir honte.

"Pendant l'esclavage, les Noirs devaient cacher ce qu'ils faisaient, mais ce n'est plus le cas",  dit-il.

Mathew apprécie la simplicité des religions issues de l'Afrique de l’Ouest leur accessibilité quel que soit le statut éducatif. Il dit que le christianisme est devenu intellectuel et "difficile à comprendre." Selon lui, c'est la raison pour laquelle la tradition Yoruba a progressé à  "pas de géant" aux États-Unis.

Mathews et son épouse ont récemment visité le village africainOyotunji dans le nord du comté de Beaufort, SC. Créé dans les années 1970 par le regretté Adefunmi Efuntola Oseijeman dans une tentative de récupérer les coutumes et la tradition ancestrales Yoruba, le village Oyotunji sert d’attraction touristique et de Mecque pour les africains-américains partisans des religions tournant autour des orishas.

Adefunmi, un Africain-Américain né en 1928 sous le nom de Walter King, a servi comme père spirituel de nombreux Noirs à la recherche des connaissances sur les orishas. Son importance historique et sa pertinence culturelle sont souvent relevés chez les spécialistes religieux. La communauté Oyotunji qu'il a fondé est considérée comme le plus ancien village africain authentique en Amérique du Nord.

"La communauté Oyotunji est une utopie", indique Olupona. "C’est un symbole du mouvement black power qui s’est développé dans ce pays dans les années 1970."

Le Révérend Terri Adisa, une spiritualiste interreligieuse, affirme que les Africains-Américains peuvent trouver davantage de spiritualité dans le village Oyotunji que dans une église chrétienne noire typique. Elle affirme que l'église s'est éloignée de l’enseignement à ses membres de la façon d’appliquer les principes de pratique spirituels pour aller vers une doctrine plus superficielle.

"Le christianisme d'aujourd'hui ne concerne pas Dieu, c’est plutôt une question d’église-ianité (Church-Ianity) "affirme Adisa, en faisant référence à un mot de plus en plus populaire.


"Cela a à voir avec la façon d'agir, de se comporter et de s'habiller à l'église, " dit-elle, "mais quand vous arrivez au parking s’insultent les uns les autres."

Cette désapprobation de ce que Adisa perçoit comme un manque d'engagement spirituel solide ne diffère pas des opinions d'autres Africains-Américains qui ont choisi de suivre une religion africaine. De la même manière, un autre prêtre Yoruba dit que l'expression chrétienne  " être né de nouveau", est franchement  une autre façon de dire " hypocrite".

Les Paleros, spiritualistes Yoruba, les pratiquants du vaudou et d’autres adeptes de religions tournant autour des orishas semblent être attirés par la tradition, car selon eux, elle apporte des résultats. Ils aiment se rendre chez un prêtre (dont le nom varie selon la tradition) et que celui-ci leur indique leurs symptômes et les solutions.


"C'est comme aller voir un docteur," affirme Jones.


Cependant, ce traitement  "type docteur " ne convient peut-être pas à tous. Le christianisme continue de dominer dans l'Amérique noire, mais ceux qui se sont aventurés au-delà disent qu’ils sont satisfaits, du moins pour le moment.

 

 Traduit de l'Anglais par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com/

http://www.thegrio.com/news/african-religions-gain-following-among-black-christians.php