Par Patricia Grogg

LA HAVANE, 21 décembre 2010 (IPS) – Sous  l’ombre diffuse d'un figuier sauvage dans la Vieille Havane, une petite plaque rappelle désormais le sacrifice consenti par cinq Afrocubains, "Des anonymes Abakuá qui sont morts en tentant de sauver les étudiants en médecine", abattus par un peloton d'exécution alors que cette île était encore une colonie espagnole.

abakua2Les héros anonymes appartenaient à une société secrète appelée Abakuá, une confrérie religieuse introduite à Cuba par des esclaves d'Afrique de l’Ouest, qui a été mal représentée et discriminée à Cuba depuis plus d'un siècle.

Les livres d'histoire nationale rendent amplement compte de l'exécution sommaire de huit étudiants de médecine le 27 novembre 1871, accusés sans preuve d’avoir profané la tombe d'un officier militaire espagnol. Chaque année, les étudiants cubains marchent vers le monument qui honore ces jeunes hommes, sont morts en jurant qu'ils étaient innocents.

Mais la mort des cinq Abakuá décédés en protestant contre leur exécution a été ignorée par l'histoire officielle, se plaint Tato Quiñones, le coordinateur de la cérémonie du 27 novembre, organisée depuis 2006 par le Collectif Haydée Satamaria pour la Pensée Critique et les Cultures et la Confrérie de la Négritude, une association de noirs visant à sensibiliser au sujet de la discrimination.

Les deux forums sont associés à l’Observatoire Critique, un réseau de la société civile.

abakua1"Treize jeunes hommes, noirs et blancs, sont décédés ce jour-là", déclare Quiñones. à IPS. " Nous avons donc également pris le temps de visiter le monument des étudiants universitaires (ainsi que la plaque commémorant les cinq Abakuá) pour honorer toutes les victimes.L'hommage est modeste, histoire de rétablir l’histoire, parce que (les mémoriaux) demeurent ségrégués", dit-il.

Dans une rare occasion, l'oubli réservé à l'Abakuá a été levé, déclare Quiñones. Granma, le journal officiel, a publié un article en 2009 sur cet épisode historique, et en 1961 le leader de la Guérilla Argentine et chef de la guérilla cubaine, Ernesto "Che" Guevara (1928-1967) indiqua lors de la cérémonie commémorative annuelle que "les étudiants qui ont été tués ce jour-là ne furent pas les seuls à verser leur sang. "


Guevara avait déclaré, "Les archives indiquent en passant, comme un détail trivial qui reste inaperçu de nos jours, que les cadavres de cinq noirs ont été trouvés, et qu'ils avaient été abattus et poignardé à mort à coups de baïonnette." Il cita le témoignage de témoins oculaires selon lequel des Espagnols, aussi, avaient été blessé dans la mêlée.

Selon Quiñones et d'autres experts, l'histoire sera complète lorsqu’une cérémonie unique pourra être organisée pour rendre dans le même temps un hommage aux étudiants en médecine et aux cinq jeunes hommes noirs. L'anthropologue María Ileana Faguada indique à IPS que "c'est pourquoi il était important pour nous aussi d'avoir visité le mémorial des étudiants."

La plaque a été réalisée le 27 novembre de cette année lors d'une cérémonie qui comprenait des poèmes, des chants, des danses et des jeux de tambours. Des dizaines de résidants de La Havane y ont pris part, avant de marcher vers le monument commémorant les étudiants fusillés par un peloton d’exécution en 1871.

Environ 250 personnes ont rejoint la procession, parmi lesquelles des membres d’Abakuá de différentes parties de La Havane, des intellectuels, et une population locale bien informée. Le défilé était mené par deux "iremes" - petits diables représentant les esprits des ancêtres - qui dansaient sur la musique d'un Abakuá "coro de clave" (chœur rythmé).

"Ces cinq Abakuá ont constitué un exemple du caractère indomptable cubain. Ils ont sacrifié leur vie pour essayer de sauver des étudiants, même s'ils savaient qu'ils ne pouvaient pas réussir. Cela démontre que, même à cette époque, il y avait des Noirs Cubains ayant un tel sentiment d'identité et d'humanité qu'ils étaient prêts à en mourir pour elle", déclare Faguada.

Selon Esteban Morales, un spécialiste qui étudie la race, la raison pour laquelle des cinq Abakuá ont été largement oubliés réside peut-être dans les préjugés historiques contre les religions d'origine africaine et ceux qui les pratiquent, malgré le fait que beaucoup de ceux qui ont combattu pour l'indépendance de Cuba étaient des pratiquants noirs de ces religions.

La confrérie Abakuá a été emmenée à Cuba par les esclaves provenant de la région de Afrique de l'Ouest de Calabar, entre la rive est du fleuve Niger et le Cameroun actuel. Seuls les hommes sont admis, et les mystères qui sous-tendent ses croyances demeurent enveloppées de secret.

abakuaSelon Quiñones, la société Abakuá a pour la première fois été mentionné –recorded- 1906, dans le livre ""Los Negros Brujos"" (Les Sorciers Noirs) de Fernando Ortiz, un ethno anthropologue reconnu comme l'un des découvreurs des racines africaines de la culture cubaine.

La fraternité est, entre autres choses, une société de secours mutuel. Ses membres adhèrent à un code de valeurs strict, indique à IPS Orlando Gutiérrez, un médecin qui plaide pour une reconnaissance générale du rôle des cinq Abakuá dans l'événement historique.

Il affirme qu’un prêtre Abakuá a permis à des hommes blancs d’intégrer la société pour la première fois en 1863, ce qui en fait la première organisation "intégrationniste" à Cuba.

"Il y avait une fraternité entre Noirs et Blancs. On dit que l'un des étudiants qui devait faire face au peloton d'exécution était peut-être un membre de la société Abakuá," déclare Gutierrez.

Chez les Abakuá, les événements du 27 novembre 1871 ont été transmis sous forme d’histoire orale comme un héritage précieux de rébellion. "Nous voulons que cette commémoration soit un acte d'émancipation, de revendication et de justice historique", déclare Quiñones. (FIN)

Traduit de l'Anglais Par Guy Everard  Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com