Nous nous haïssons nous mêmes. Si tu te détestes, comment peux-tu lutter contre l’injustice? Tu ne la reconnais même pas

CARMEN DOLORES HERNÁNDEZ / Spécialement pour El Nuevo Día

imenezMiriam Jiménez vous regarde en face, parle clairement et défend passionnément ses points de vue.

Elle a vécu presque toute sa vie aux États-Unis en tant que membre d’une minorité qui subit une double discrimination : elle est portoricaine et noire, même si à Porto Rico, elle passerait pour une blanche, selon l’expression que l’on utilise pour dissimuler les particularités négatives rattachées à la race noire. Elle a l’habitude de revendiquer ses droits et de questionner ce que les autres prennent pour acquis.

Elle a grandi dans les “projects” d’East Harlem (équivalents des logements sociaux) dans une communauté de portoricains et d’afroaméricains. Les premiers étaient nombreux ; à tel point que la fillette n’eut pas besoin d’apprendre l’anglais avant la troisième année.

L’environnement était très boricua, comme si ses parents étaient restés dans la localité de San Sebastián, d’où ils étaient originaires. “Nous étions plus portoricains que les gens d’ici”, dit-elle. “Je sais faire des pâtisseries, des alcapurrias (beignets), plein de choses que mes cousines d’ici ne savent pas faire”.

Les afroaméricains étaient également nombreux. Voisins des Portoricains, ils mangeaient le riz et le haricot et dansaient la salsa.

C’était une relation bien intime”, dit-elle. Si j’ai appris quelque chose de cette situation, ce fut que ni les uns ni les autres ne rentraient dans les paramètres de la société blanche.

Quand j’avais sept ou huit ans, une enseignante nous a dit que si quelque chose nous arrivait, on devait aller chercher un policier, qui était notre ami. Je ne l’ai pas cru. Dans mon quartier, le policier était un instrument de violence. Il n y avait pas de policiers portoricains : ils vivaient tous à l’extérieur du quartier et y entraient pour opprimer”.

C’étaient les années soixante et une rébellion couvait déjà et allait porter ses fruits avec les luttes des droits civils des minorités : Malcolm X, les Young Lords, Piri Thomas furent les modèles de la jeunesse de Miriam.

Lorsqu’elle eut 12 ans, la ville la transportait en autobus dans une école en dehors du quartier. “C’étaient de bonnes écoles de l’Upper East Side où j’étais la seule portoricaine, avec un autre asiatique et quelques noirs. Il y avait peu d’élèves qui n’étaient pas blancs de classe moyenne. Je commençai à me rendre compte qu’il y avait des contradictions profondes de race et de classe dans l’expérience américaine”.

Miriam s’est consacré à l’analyse de ces contradictions, tout d’abord durant ses études à l’Université d’État de New-York à Binghampton et par la suite au Schomburg Center for Research in Black Culture, établi grâce à l’intérêt d’un portoricain noire pour la culture africaine universelle.

Elle a vu l’autre côté de la médaille pendant les sept années -de 1976 à 1983- qu’elle a passé à Porto-Rico. Elle connait très bien les formes subtiles de la pratique du racisme, même au sein des communautés latinos:

Mon père était un homme noir qui s’est vu comme noir dès sa naissance. À San Sebastián, il y a peu de noirs et presque tous sont des membres de ma famille. La grande majorité s’apparente aux blancs. Pour les portoricains, c’est un point névralgique: dans une famille, le plus clair est le ‘blanc’. Les hommes ont l’habitude de se chercher une femme plus claire pour ‘améliorer ’ la race. Et parler de ‘trigueño’, c’est ne rien dire, ne pas se déclarer. La question de la race n’a rien à voir avec quoique ce soit de biologique; c’est un concept social. Ce qui importe c’est vivre l’expérience. Si je marche dans la rue et les gens me voient comme noire, ils me traiteront comme tel. On ne peut pas continuer à le nier: ce n’est pas le recensement qui dit si nous sommes blancs, c’est nous-mêmes les portoricains qui le disons”.

La négation se manifeste également dans un idéal de ce qui est “bon” et “parfait”, d’un modèle à imiter : c’est pourquoi à Porto Rico, on dit qu’il y a tant de blondes et que les femmes s’arrangent autant pour se rapprocher de cet idéal. “Nous nous haïssons nous mêmes. Si tu te détestes, comment peux-tu lutter contre l’injustice? Tu ne la reconnais même pas”.

L’intérêt de Miriam pour la race, le genre et la classe a débouché sur l’étude des relations entre les afroaméricains et les latinos aux États-Unis, et les tensions grandissantes entre les deux groupes, particulièrement alors que désormais les latinos les plus jeunes n’ont pas partagé la même histoire que les afro-américains.

Ils ne comprennent pas pourquoi ils doivent avoir des alliances avec ce groupe”. En tant que chercheur en résidence du Schomburg Center for Research in Black Culture et en tant que directrice exécutive du Afro-Latin@ Forum (qui a mis en place une récente campagne pour que les latinos noirs s’identifient par les deux réalités lors du recensement), elle effectue une recherche sur l’expérience noire portoricaine et cubaine aux États-Unis durant les années 20, 30, et 40.

Elle vient d’éditer, avec Juan Flores le premier livre qui aborde le sujet, “The Afro-Latin@ Reader. History and Culture in the

United States

” (Duke University Press). Pour conclure, Miriam Jiménez dit ceci d’elle même: “Je suis quelqu’un de très politique depuis que je suis jeune. Plus qu’écrire, ce qui m’intéresse c’est de changer les choses. Je ne peux pas penser à aucun moment, depuis que j’ai 15 ans, où je n’aurais pas eu un agenda politique et un désir de changer le monde”.

Traduit de l’Espagnol par Guy Everard Mbarga