Ce n’est pas qu'un restaurant, c’est un espace pour savourer la culture afroéquatorienne dans ses expressions musicales, plastiques, littéraires.

ENCOCAO

Jeudi, 09:00. La table est servie.

Entrée: Chaque fois qu’il se souvient de cet épisode, Boris Bennet a un énorme éclat de rire de 32 dents hyper blanches. C’était lorsqu’il était cadet du collège militaire  Abdón Calderón.

Un des ses compagnons, désinhibé pat l’alcool volatil qui envahissait ses idées, l’approcha en chancelant. Bennet pressentit alors qu’enfin le miracle allait se produire. Qu’il se sentirait inclus socialement. Son camarade des cinq dernières années l’entoura de son bras droit et en le regardant fixement dans les yeux lui dit: “moi je t’aime…tu es mon ami…je te considère comme un blanc de plus”.

L’éclat de rire de Bennet est contagieux. Mais, la stupidité de celui qui,  pour qu'il se sente inclus l' “élevait” à la catégorie de  “blanc” provoque encore plus de rires.

Les couverts sont désormais mis, on passe  à la soupe:

Il y a 16 ans, sur l'Avenue des Amériques (Avenida de las Américas) et Luis Valencia, une mère  – Yoconda Bolaños- et ses deux enfants – Boris et Betiana Bennet Bolaños- placèrent sur le trottoir deux tables en plastiques et une brouette pour vendre de nourriture. La saveur était bien connue: elle provenait de l’ancien restaurant Esmeraldas Petrolero, disparu, tout comme le couple des parents de  Boris et de Betiana.

Quinze ans et six mois plus tard, la famille inaugura,  dans le local dont ils avaient occupé le trottoir et qu'ils achetèrent par la suite, une galerie: la galerie - restaurant El Enconcao. “Ainsi sans D, de la manière dont nous parlons”, souligne  Yoconda –avec un Y- le nom que lui donna sa mère il y a plus d'un demi siècle dans sa vile natale d'Esmeraldas.

Lorsque Yoconda arriva à Cuenca, en compagnie de son époux, “le premier cocadero de la ville”, ils attiraient grandement l'attention. En dehors de Caicedo et Simistierra, aucun autre représentant de leur race –autre qu'un footballeur- ne déambulait dans les rues de la ville conventuelle dans les années 80.

La saveur des mets de leur restaurant leur donna accès à plein de choses: une bonne éducation, aisance financière, des amitiés, la reconnaissance. Mais ce n'était pas les seules choses qu'ils recherchaient.

Yoconda; une femme à la dignité implicite, plus
châtain clair que noir, joyeuse et profonde; a été le soutien pour maintenir la fierté de la négritude de ses enfants, né à Cuenca, mais esmeraldiens de cœur. Avec la patience d’une amie, elle leur répétait avec persistance que l’on dit “encocao”, pas “encocado”. “Vamo”, et non “vamos”. “Amitá”, et non “amistad”.

Pour ne pas perdre nos racines, nous devons maintenir nos coutumes: notre façon de parler en est unes”, dit-elle

Elle dissipait les doutes de ses enfants, surtout ceux de Boris, qui appartient à la génération d’adolescents qui a vécu la transformation –dépigmentation- de Michael Jackson. “J’étais perdu, j’avais des doutes à savoir si je pouvais faire confiance à tous les noirs là-bas, je le critiquais même; mais je le respecte désormais, ses raisons auraient été plus fortes ”, dit Boris, futur psychologue clinique de UDA, qui prépare une thèse sur la discrimination dans les salles de classe.

El Encocao, la galerie et restaurant est pour cette famille le point de lancement et le moteur de ses objectifs. Sa prédilection pour les instruments de percussion, que Boris a dans le sang l’a amené à former un groupe de musique qui est dissout pour l’instant pour cause de spécialisation à l’étranger de ses membres. Entre temps, il s’est réfugié dans l’écriture de poésie et dans l’actualisation de son blog personnel sur le WEB: brsenlavida.blogspot.com


Betiana n’est pas en reste: elle détient une maitrise en tourisme de l’UDA et s’occupe des détails intérieurs: la galerie d’art africain et esmeraldien, les tableaux, la couleur, le bois des murs et le ciel dégagé…

Yoconda observe et corrige. Elle observe toujours derrière son attitude respectable de grand-mère du clan.


Tout cela rentre dans le cadre de la stratégie de “vente” de la culture afro. Pour se faire accepter dans une ville –prétendument la plus cultivée de l’Équateur- où les obstacles sont partout présents.

“Quand on sort, et qu'on doit emprunter un taxi, on est obligé de se séparer ; s'ils voient autant de noirs ensemble, ils ne nous prennent pas”, affirme Boris.

J'aime le football, mais j'ai arrêté d'aller au stade pour ne pas entendre les sales nègres fils de pute et autres insultes”, affirme Yoconda.


Un soir je suis allé à un rendez-vous pour un spectacle comique et on m’a interdit d’y entrer parce que je portais des tennis ; j’ai appelé l’organisateur, un ami et quand j’ai réussi à entrer, la plupart des gens portaient des tennis”, témoigne Boris.


La nécessité de nous adapter a fait que nous allions jusqu'à faire des choses que nous n'aimons pas”, conclut Yoconda.


Mais pour s’approcher de l’objectif de faire partie du Centre de Développement Culturel, espace réservé à la musique, la littérature, aux forums et à toutes les manifestations présentées constitutionnellement comme multiethniques et multiculturelles, ils ont fait le chemin inverse à la recherche de leurs ancêtres.

Leurs ancêtres sont arrivés en Équateur dans un des cinq clans jamaïcains sélectionnées pour la construction des rails du train d’Alfaro. Les familles de noirs venaient avec les noms de leurs propriétaires : Bennet, Barcket, Johnson, Smith et Klinger.

Mais leurs véritables racines se trouvent au Nigéria. Et c’est là qu’ils se rendront, tous, une de leurs dernières volontés.

Et si vous voulez connaitre le fin mot de cette histoire, vaudrait mieux aller le chercher vous-même à El Encocao, un restaurant pour convives à la pensée et à l’attitude cosmopolites.

Traduit de l'Espagnol par Guy Everard Mbarga http://guyzoducamer.afrikblog.com/