Il y a deux Philadelphie aux États-Unis. Celle de la déclaration de l'indépendance en 1776 et les crimes racistes en 1964, analysés dans des films comme Mississippi Burning. Dans cette deuxième ville symbolique survivent encore les souvenirs de ces jours et l’on réclame encore une justice qui ne vient pas.

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Un vendeur de T-shirts de soutien à Obama portait un sweat-shirt avec l'image du leader démocrate au cours de la campagne électorale pour la présidence, À l'université de Jackson, Mississippi-Emmanuel Dunand / AF
Philadelphie.

Chargés d’une symbolique historique, le train de Barack Obama s'est arrêté dans la ville de Philadelphie -située au nord-est des États-Unis - ville de l'amour fraternel, le berceau  de la Déclaration d'Indépendance, encore le foyer de la Cloche de la Liberté lézardée. C'était un arrêt obligatoire en route vers Washington pour l'investiture en Janvier.

Obama a suivi les mêmes routes qu'Abraham Lincoln, dont le train s'est arrêté à Philadelphie en Janvier 1861 après sa victoire aux élections qui allait conduire à la sécession du sud, la guerre civile et, enfin à  l'abolition de l'Esclavage.

Mais Obama aurait été plus fidèle à sa propre histoire s'il était descendu dans l'autre Philadelphie, plus au sud à 1500 kilomètres, une ville d'environ 7.000 habitants - 55% de blancs, 40% de noirs - dans l'état du Mississippi.

Car, comme le président l'a rappelé dans son discours d'investiture,  sa route vers la Maison Blanche a été aplanid 40 ans plus tôt par la sueur et le sang, sous les balles et les coups, dans des villes comme celle-ci. Ici, au cours de ce qu'on appelle l'été de la liberté, en 1964, trois jeunes militants de la campagne pour les droits civils - deux blancs New-Yorkais, Mickey Schwerner et Andy Goodman, et l'afroaméricain James Chaney  de la ville de Meridian, à 50 kilomètres plus au sud - furent assassinés par le Ku Klux Klan, un incident légendaire dans la lutte pour les droits civils, que l'on rappelle dans de nombreux livres et films, parmi lesquels Mississippi Burning d'Alan Parker.

" Nous avons goûté le mélange amer de la guerre civile et de la ségrégation", déclara M. Obama lors de son discours dans lequel il rappela que, dans les années soixante, même dans la capitale dite du monde libre, son père " 
n'aurait peut-être pas été servi dans un restaurant. "

Au Mississippi, les humiliations ont été une réalité quotidienne subie de manière stoïque sous la menace constante de la violence raciste. Arecia Steele, 78 ans, une résidente de la rue 632 du quartier afroaméricain de Longdale, une longue file de petits bungalows dans les banlieues les plus pauvres de Philadelphie, rappelle que : "Lorsqu'ils s'approchaient d'une femme blanche sur le trottoir, les hommes noirs devaient s'écarter "et il se met debout pour reproduire avec une ironie théâtrale l'image de l'homme laissant passer la dame. Ceux qui refusaient pouvaient recevoir une raclée ou pire, dit-il.

"On vivait tous les jours la peur au corps," ajoute sa nièce Jackie Spencer, qui vit avec ses enfants deux maisons plus bas. En fin de compte, ajoute Arecia, les souvenirs du Fruit Étrange (Strange Fruit), ces 4.500 lynchages que l'on estime avoir été commis entre 1880 et 1950 restaient présents. "Mon grand-père devait les décrocher de l'arbre, il les étendait dans la voiture la langue hors de la bouche et les yeux exorbités ", dit Arecia, arrière petite-fille d'esclaves:" A l'époque, il ne fallait pas faire grand chose pour se faire pendre ".

Il ya 45 ans - lorsque le comité de coordination étudiante SNCC (prononcé SNIC) a lancé l'opération Bouclier Blanc, dans le cadre de laquelle des milliers de jeunes blancs viendraient des villes du Nord  pour soutenir la campagne d'inscription des électeurs, l'écrivain afro-américain James Baldwin fit la plainte suivante au procureur général d’alors, l'Irlandais américain Robert Kennedy : "Ma famille compte trois générations dans ce pays de plus que la vôtre. Comment peut-il se faire que votre frère soit à la tête et nous si loin? ".

Les responsables des élections dans des États comme le Mississippi, l'Alabama et la Louisiane avaient conçu des obstacles juridiques insurmontables à la participation démocratique des Afro-Américains.

Dans le musée d'inscription des électeurs de la ville de Salem, en Alabama, un autre arrêt obligatoire du circuit désormais touristique de la lutte pour les droits civils - les barrières légales sont clairement visibles  dans un document de justice affiché à côté des photos de revendication de la célèbre protestation revendiquant le vote noir, furieusement attaquée par la police de l’État alors que les manifestants traversaient le pont Edmund Pettus.

On prélevait une taxe de cinq dollars auprès de ceux qui voulaient voter, ce qui de facto excluait de nombreux Afro-Américains, puisqu'un ouvrier noir dans le sud à l'époque était payé entre 40 cents et deux dollars  par jour, tandis qu'un blanc gagnait entre sept et dix dollars par jour. Et comme si cela ne suffisait pas,  on exigeait que le grand-père de l'électeur soit inscris dans le registre des électeurs, ce qui était hautement improbable

, étant donné l'histoire d'intimidation dans le sud depuis la fin du régime de liberté éphémère pendant la reconstruction suite à la guerre civile.

Si la règle du grand-père n'était pas suffisante pour frustrer les électeurs potentiels, on appliquait une épreuve d'alphabétisation avec des pièges. "On m'a demandé combien de bulles il y a dans une barre de savon ", dit Arecio.

Le SNCC, sous la direction de Robert Moses, Philosophe Africain-Américain de New York - se mobilisa à travers l'état en 1963 et 1964, et les militants furent soumis à une violence sadique.

Cet été de la liberté de 1964, non seulement trois d'entre eux moururent à Philadelphie, mais ce fut également le cas de dizaines d'Afro-Américains. Il y eut 1000 arrestations, huit passages à tabac, 35 églises brûlées,  30 attentats à la bombe, 35 fusillades selon les données de la police.

Bien que peu d'afroaméricains s'enregistrèrent lors de la première élection présidentielle après la mort de Kennedy, la réponse des autorités policières et du Ku Klux Klan, en contraste avec l'extraordinaire courage des jeunes de 20 ans comme Chaney, Goodman et Schwerner, généra le soutien populaire nécessaire pour que Kennedy et par la suite Johnson osent passer des lois sur les droits civils de 1964 et 1965. Trois générations plus tard, le vote d'Arecia le 4 Novembre a aidé un homme noir à atteindre la Maison-Blanche.

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Pour Arecia Steel, à gauche, et sa nièce, Jackie, la ségrégation raciale et les crimes qui ont eu lieu il y a 45 ans sont des souvenirs personnels. Tous deux, en plus du frère de Jackie,  étaient dans l'église dans laquelle Ku Klux Klan alla chercher les trois jeunes et qu'il finirent par  brûler pour les attirer dans la ville pour les assassiner -PUEBLO Andy Robinson

Aux États-Unis patrimoine moyen d'une famille noire est égal au huitième de celui d'une famille blanche

Une des explications au pourcentage élevé de votes de blancs en faveur d'Obama aux États-Unis était qu'il pouvait "offrir aux blancs un moyen d'expier leur culpabilité, de se faire pardonner leurs péchés, qu’il soit comme Nelson Mandela, une figure de la réconciliation",  déclare Manning Marable, directeur des études Africaines Américaines à l'Université de New York. Mais la condition sine qua non pour la réconciliation c'est la justice et la repentance. Et dans le Mississippi, où très peu de blancs ont voté pour Obama, la contrition est une qualité assez rare.

"Nous avons passé cinq mois à interviewer Edgar Ray Killen, le leader du Klan et le seul à avoir été emprisonné pour l'assassinat dans le cas de  Philadelphie -, et on pensait qu'à un certain moment, il montrerait une certaine repentance. Mais nous nous sommes trompés ", dit Micki Dickoff, réalisateur d'un nouveau documentaire sur les assassinats de Philadelphie, Neshoba, un film dont le nom est tiré du comté  dans lequel les événements sont survenus. La justice, pour sa part, brille par son absence.

Non seulement parce que, à part Killen, les assassins des trois militants n'ont jamais été jugés pour meurtre, mais aussi parce que les inégalités créées par des siècles d'esclavage et de ségrégation raciale n'ont jamais été corrigées.

Bien qu'il n'y a de grande ostentation de richesse dans aucune partie de Philadelphie, le district blanc à l'ouest de la ville est beaucoup plus prospère que Longdale. Jackie, une mère célibataire,  a dû occuper deux emplois pour pouvoir prendre soin de sa famille, l'un au Supermarché Wal-Mart,  8 h 00 du matin à 16 heures, pour le salaire minimum de 6,6 $ l'heure, et un autre au casino en dehors de la ville, un emploi de nuit. La pauvreté et la marginalisation des afro-américains se traduisent par une discrimination dans l'accès au crédit.

"Les blancs paient moins cher leurs hypothèques de même que pour le financement des voitures  ", dit Jackie.

Quarante-cinq ans après les fameuses lois des droits civils, le Mississippi est l'État le plus inégal et avec le plus de problèmes de santé aux États-Unis. Et la grande majorité de la marginalisation est concentrée  dans la communauté noire. "Philadelphie est allée très loin dans la réduction du racisme depuis lors, mais regardez le type d'entreprises que l'on retrouve dans les quartiers noirs: ce sont de petits restaurants vendant du poulet frit et des salons de coiffure", explique Tony Pagano, producteur de Neshoba.

En général, aux États-Unis, le patrimoine moyen d'une famille noire représente le huitième de celui d'une famille blanche et la récession accentue les différences, avec des taux de chômage pour les Afro-Américains  qui représentent plus que le double de celui des Blancs.

Pour ceux qui ne se résignent pas à la marginalisation, il y a l'option de la criminalité, du trafic de drogue.

Avec plus de 16.000 prisonniers sur une population de trois millions, le Mississippi a la quatrième population carcérale par habitant de l'ensemble des 50 États. Ce qui constitue par conséquent un nouvel obstacle au vote, compte tenu du fait qu’une personne ayant un casier judiciaire perd le droit de vote. C'est ce qui est arrivé à un tiers des hommes dans le Mississippi.

"C'est une fausse démocratie, le rétablissement des droits des personnes qui ont commis un délit est la question la plus importante pour les Afro-Américains, mais Obama n'a pas dit un mot à ce sujet ", dit Marable.

Voilà dix ans que l'on a commencé à envisager sérieusement que l'esclavage et la ségrégation sont un crime contre l'humanité qui - comme l'Holocauste, devraient être compensées par des réparations collectives - comme l'explique Naomi Klein  dans un article dans Harpers " - un programme de relance économique visant à corriger ce racisme économique ", un plan Marshall" pour les Afro-Américains.

Mais même si Obama reconnait l'héritage brutal de l'histoire sinistre du sud – il est un homme politique post-racial. Pour l'instant, le seul signe que le premier président noir va refonder la lutte contre le racisme, c’est l'intention du nouveau procureur général d'Obama d' agir dans des domaines tels que la discrimination en matière de droits de vote, de logement, d'emploi et des prêts bancaires.

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L'autre face de cette injustice institutionnelle se trouve de l'autre côté de Philadelphie, où vivent Arecia et Jackie. Ici, dans les zones de banlieue aux résidences beaucoup plus grandes, on peut encore trouver un survivant du Ku Klux Klan qui a assassiné trois jeunes.

Malgré les visites constantes des journalistes, des écrivains et des cinéastes intéressés par l'affaire, seul Killen, sur une dizaine de meurtriers, a été jugé et emprisonné pour meurtre.

La communauté blanche ne veut plus faire déterrer ses squelettes et se croit même victime.

"Les blancs ici ont vécu l'enfer, chaque année des journalistes viennent nous demander si on était des membres du Klan. Cette merde dure depuis 45 ans avec cette merde et il est temps qu'on nous laisse en paix ", indique Barney Shepherd, un résident octogénaire du quartier dans lequel vivent encore plusieurs membres du Klan ayant participé à ces meurtres.

Loin de se sentir coupable du passé, Shepherd, qui avoue être l'ami des assassins des trois militants, défend toujours la suprématie blanche.

Après une heure de conversation dans une demeure humble mais luxueuse  lorsque comparée à celle d'Arecia et Jackie, Shepherd a commencé par s’encourager : "Lisez l'histoire, putain! C'est ce que moi je fais ", a-t-il reproché au reporter. Après la guerre civile - durant laquelle 50.000 hommes originaires du Mississippi furent tués- il explique que "l'État est tombé en ruines, gouverné par des ignorants, et le Klan était nécessaire pour rétablir l'ordre". Même aujourd'hui, poursuit-il, sans mâcher ses mots : "Les blancs n'ont pas de relation avec les Noirs parce que les noirs sont une race inférieure, une race paresseuse."

Avec des gens comme Barney Shepherd de l'autre côté de la ville, il n'est pas étonnant que la famille Steele ne comprenne pas bien l'argument de pardonner et de ne pas ouvrir de vieilles blessures.

"Les faits doivent être clarifiées et être enregistrés, lorsque la vérité sortira, on verra ", explique John Steele, qui mène une campagne pour la justice et a participé à une marche le 22 Juin dernier à Philadelphie à l'occasion du 45ème anniversaire des meurtres.

"Ils disent de laisser en paix les chiens endormis, mais je dis que si j'avais tué un blanc, on m'aurait envoyé direct sur la chaise électrique ", ajoute Jackie.

"Il ne s'agit pas de mettre des hommes de 90 ans en prison, mais plutôt de donner aux familles des trois militants et à la communauté noire de Philadelphie un certain sens de la justice", déclare Micki Dickoff, directeur de Neshoba.

Jackie, John et Arecia se souviennent avec plein de détails de ce qui s'est passé cette semaine. Le 16 Juin 1964, les trois se trouvaient dans l'enceinte de l'église du mont Zion,  où se tenait une réunion hebdomadaire pour lever des fonds. Jackie et John jouaient avec des grenouilles à l’avant lorsque plusieurs voitures sont arrivées, dans lesquelles se trouvaient des hommes blancs armés.

"Ils voulaient savoir où étaient les militants des droits civiques", se souvient Arecio. Chaney, Goodman et Schwerner avait visité Philadelphie à plusieurs reprises où on envisageait d'établir la Freedom School pour apprendre aux gens à voter et à surmonter des obstacles juridiques. Un de leurs contacts dans la ville était Cornelius Steele, le frère d’ Arecia et le père de Jackie et John.

Ce jour-là, les trois militants se trouvaient dans la ville de Meridian, à 45 minutes vers le sud. Les membres du KKK brûlèrent donc l'église "pour que les trois (activistes) retournent à Philadelphie pour voir  ce qui s'était passé", affirme John. Et le plan fonctionna. Deux jours plus tard, Chaney, Goodman et Schwerner arrivèrent à Philadelphie. Ils furent arrêtés par la police et incarcérés un jour en cellule.

Par la suite, après avoir informé d'autres membres du Klan, les deux chefs de police (qui faisaient également partie du KKK) les relâchèrent.

Ils furent poursuivis et attrapés  sur la route en rentrant à Meridian. Les racistes abattirent les deux blancs de tirs dans la poitrine, et Chaney, l'homme noir fut battu à mort.

Ils furent enterrés dans un barrage sur le domaine de l'homme d'affaires Olen Burrage, qui s'était vanté  quelques semaines auparavant : "J'ai un barrage dans lequel on peut en mettre des centaines d'entre eux ", alors que d'autres membres du Klan cherchaient des endroits sûrs pour enterrer les activistes tués.

Alors que la police cherchait leurs cadavres,  trois autres cadavres furent retrouvés dans les zones de marécages humides du Mississipi, ceux de Charlie Eddie Moore et Henry H. Dee, des Afro-Américains âgés de 19 ans tués lors d'un passage à tabac par le Klan parce qu'ils avaient protesté contre les conditions dans le sud, et un autre corps, celui d'un jeune homme de 14 ans qui portait un t-shirt du CORE , la Commission pour l'égalité raciale. Enfin, après avoir reçu un renseignement, le FBI découvrit les trois corps enterrés dans le barrage de Burrage.

Mais 45 ans plus tard, les familles comme les Burrage détiennent le pouvoir dans les faits en ville, alors que les Steele n'ont jamais levé la tête. Après avoir été acquitté en première instance en 1967, Burrage réside dans l'ouest de Philadelphie, et sa famille gère son entreprise familiale de transport et d'immobilier. "Burrage a des amis haut placés, et je ne veux même pas penser à la quantité d’argent qu’il possède", explique John Steele. Olen Burrage est libre. Steele a dû partir en Californie. "Ils m'ont mis en prison sans motif ni raison, et ils m’ont incendié deux maisons ", dit-il.

Traduit de l’Espagnol par Guy Everard Mbarga