Maruja Muñoz- Journaliste.
Présidente de Orgullo Afroperuano (Fierté Afropéruvienne)

Traduit de l'Espagnol par Guy Everard Mbarga

La contribution des afrodescendants va au-delà des célébrations festives, de la sopa seca et du culte du Seigneur des Miracles. L'anthropologue américaine Sheila Walker indique que le mérite de la culture du riz au Pérou ne revient pas seulement aux immigrants chinois, puisque la technique de sa culture, en plus du mariage du riz et des haricots, appelé tacu tacu- fut l'œuvre des fils et filles de l’Afrique.

"Les Africains sont venus avec des savoirs, des systèmes agricoles. Partout dans les Amériques, on trouve des cultures non seulement de riz, mais aussi de maïs, de haricots ... "

"... Ils ont apporté avec eux leurs connaissances des arts et métiers, ils avaient la capacité remarquable de s'adapter ... ils ont par conséquent tout fait, puisque les indigènes abandonnèrent la région et les Espagnols étaient venus pour la guerre et non pour coloniser. Ce sont donc les noirs, les mulâtres et les métis qui ont créé l'agriculture que  suivait le patron européen de la vigne, des plantations d’oliviers et de canne à sucre ", confirme, pour sa part Fernando Romero, notre spécialiste dévoué des afrodescendants.

Sheila Walker ajoute que les armes utilisées lors de la guerre d'indépendance étaient fabriquées par des africains ", en particulier dans le cas du Pérou."

Un élément exemplaire exercé par la réalité africaine se trouve dans la valse (ou Walze pour son origine allemande), qui est arrivée avec le bataillon "Talavera" (renfort final des royalistes) en 1814 -, qui fut intronisé dans le cœur de l'aristocratie de Lima et cérémonieux jusqu'à l'ennui.

Heureusement, les choses n’en restèrent pas là, puisque, après la victoire d'Ayacucho, la valse que dansa Simón Bolívar - dans les veines duquel coulait un mince filet de sang africain - lors d'une réception est devenu plus léger. On dit que la joie du Libertador était telle qu’il alla jusqu’à danser la zamacueca (danse interdite) ce soir de Nouvel An triomphal.

La valse se popularisa suite à la danse du Libertador, pénétrant les classes moyennes, tout en préservant son air aristocratique. Air définitivement perdu en atteignant les allées peuplées par des familles à la peau foncée, professeurs de musique et de danse très recherchés par les dames et messieurs de Lima.

La musique et la danse jouent un rôle culturel et religieux difficile à comprendre par la civilisation occidentale, d'où la force de leurs rythmes qui ont influencé presque tous les mouvements musicaux de l'Amérique: jazz, rock, guaracha, merengue, la salsa, landó, zamacueca, entre autres, à la valse, qui a perdu toute son arrogance germanique.

Les afrodescendants l'adaptèrent à leur style " quimboso", bien que Chabuca Granda attribua les nouvelles formes de valse, au pas rapide mais court, à l'étroitesse des espaces entre les murs des appartements et au sol en terre dénivelée, ce qui donna le savoureux " tundete "et" recutecu "chahuteur avec guitare et cajón.

En somme, la valse créole fut établie comme la danse des noirs, et lorsqu’elle retourna dans les salons, ce fut presqu’en cachette, tout comme la zamacueca, la marinera - une fois que les invités étaient partis, et les portes fermées. C’est de là que provient la coutume de terminer la soirée par une valse et une marinera.

"... Il y a un certain temps que les Noirs de Malambo dansent le tango à la place de la marinera. "(Manuel Covarrubias).

Fernando Romero, dans son livre Quimba, fa, Malambo, ñeque, ressort quelque 500 mots apportés par les Africains à la langue hispanique, parmi eux les deux suivants: Tango et Tanga.

Pour étrange que cela puisse paraitre, le tango, comme le mondongo (tripes) est un mot bantou originaire de l'Afrique centrale qui signifie fête,  danse. En effet, le sens premier de Tango dans le Dictionnaire de la Real Academia est "danse des noirs." (Tango 3. m. Fiesta y baile de gente de origen africano o popular en algunos países de América. Fête et danse des personnes d’origine africaine ou populaire dans certains pays d’Amérique) 

Comment est-elle arrivée en Argentine?

"Buenos Aires fut une ville négrière qui vivait en grande partie de l'introduction, du commerce et de l'exploitation des esclaves. Entre deux cent mille et deux millions de Noirs sont passés par notre pays durant la période coloniale ", reconnait Vincent Rossi, écrivain argentin.

Vers 1810, près de la moitié de la population de Buenos Aires était noire et, comme sur l’ensemble du continent américain, l'influence africaine en Argentine est aussi remarquable qu’elle est niée.

Le candomblé a par exemple été persécuté, critiqué, banni de mille manières en Argentine, comme ici la zamacueca et le landó. Ce fut ainsi également pour son parent succédané, le tango. Néanmoins, ici et là, la génération de l'Indépendance a dû accepter qu'il était impossible d'arrêter ce qui était dans le sang. 

Aussi, le négrier appela Tango des lieux de concentration des africains avant leur embarquement, et le lieu où, alors qu’ils étaient déjà sur le sol américain, on les offrait à la vente. Les Tangos, c’était aussi les sociétés de noirs et leurs danses allaient devenir les  "tango porteño " (tango de Buenos Aires). Même au début du XIXe siècle, la mélodie qui rendit Gardel si célèbre sous le nom de Valse a Pinglo, était une danse pour hommes, elle ne se dansait pas en couples, une caractéristique typique de la culture africaine.

La milonga (mot bantu signifiant mélange), la chacarera et la payada ont également une influence africaine. Le langage argentin déborde de termes africains comme mina (femme), mucama (femme de chambre), quilombo, banana, Marote, mandinga, zamba, etc.

Que sont devenus les Afro-Argentins après l'indépendance? C'est une question que se posent les héritiers mêmes du général San Martin et que nous nous posions encore il y a peu de temps au sujet des afro-péruviens.

Pour en revenir aux  "afronégrismes", la tanga, ce minuscule bout de tissu très apprécié des hommes, bien qu'ils n'en soient pas les utilisateurs, n'est pas une invention de Carlos Ficcardi. "Ce terme dont on pense à tort que le premier usage fut pour le maillot de bain féminin est en réalité arrivé en Amérique du Sud avec les esclaves noirs, comme unique morceau de vêtement  qui servait à couvrir leurs parties intimes  ", rapporte Romero.

Tanga dérive étymologiquement de "Ntanga " en kumbundu  qui signifie tissu, couverture servant à cacher quelque chose.

Fernando Romero ajoute: "Jusqu’à une époque où le XXe siècle était bien entamé, la tanga était utilisée par les porteurs noirs qui travaillaient sur les quais de Rio de Janeiro." Et le génois Ficcardi n'a fait que recréer en 1974 au Brésil la tanga africaine pour l'usage des femmes et le régal visuel des hommes.

Le lecteur conviendra avec moi que, parmi les contributions les plus importantes des afrodescendants à notre culture d'origine africaine, ce qui ressort c'est leur  "joie ", un facteur de résistance pour eux, et pareil au doux chocolat pour une société comme la nôtre, qui a tendance à se vivre mélancolique ; et contre la solennité et le faux puritanisme.

*String