Selon les critiques, la perspective d’un accord de libre échange avec les États-Unis explique ce geste.

Par Juan Forero -  Service Étranger du Washington Post
Lundi 23 Mars 2009; Page A08

Traduit de l’Anglais par Guy Everard Mbarga

CARMEN DEL DARIEN, Colombie – Comme c’est le cas pour de plusieurs crimes de guerre, ce qui s’est passé ici dans la forêt humide et dense du nord-ouest de la Colombie depuis une dizaine d’années aurait facilement pu passer aux oubliettes. Des milices illégales ont forcés des centaines de pauvres agriculteurs noirs à quitter leurs terres, que les entrepreneurs ayant des relations politiques ont alors saisies avant de les transformer en des plantations de palmiers à huile très rentables.

Les cultivateurs déplacés, qui  savaient bien que les centaines de milliers de personnes déplacées par la longue guerre civile Colombienne retournaient rarement chez eux pensaient qu’ils ne reverraient plus jamais leurs terres. Mais cette fois, le gouvernement a récemment ordonné à neuf compagnies de rétrocéder les milliers d’acres aux cultivateurs, et le Ministère de la justice mène actuellement des enquêtes sur les dirigeants de ces firmes sur la base d'accusations d’homicide, de vol de terre et de déplacement forcé.

Cependant, le gouvernement,  est autant motivé par son propre intérêt que par altruisme selon les groupes de défense des droits humains qui accusent la négligence de l’état ainsi que le soutien apporté aux compagnies  exploitant les plantations de palmiers à huile d'avoir contribué à faciliter la saisie des terres. L’administration du président Álvaro Uribe souhaite urgemment que soit signé un accord de libre échange avec les États-Unis, et les Démocrates au Congrès  ont clairement fait comprendre que l’accord dépendait des avancées dans le domaine des droits humains en Colombie, particulièrement en faveur des noirs et des autres groupes marginalisés.

"Je pense que c’est directement lié, la question ne se pose même pas," indique le Représentant Donald M. Payne (D-N.J.), membre du sous comité de l'Hémisphère Ouest (Western Hemisphere) quant à l'attention portée par le gouvernement colombien au problème des terres dans l'état du  Chocó. "Je ne suis pas certain que ces efforts du gouvernement auraient été fait si nous n’avions pas provoqué cette pression de l’extérieur."

Ligia Maria Chaverra, in yellow, is a leader in the country's Afro-Colombian community, which is the largest black community in Spanish-speaking America.

Ligia Maria Chaverra, in yellow, is a leader in the country's Afro-Colombian community, which is the largest black community in Spanish-speaking America. (Juan Forero - The Washington Post)

La détresse des Afro-Colombiens constitue une préoccupation particulière pour les 42 Membres du Black Caucus du Congrès Américain dont plusieurs, y compris Payne ont rencontré  Uribe pour soulever leurs inquiétudes. Certains se sont rendus au  Chocó sous une forte escorte militaire pour visiter les zones  plongées dans la pauvreté et la violence.

Peu de groupes dans ce pays ont souffert autant que les Afrocolombiens qui représentent jusqu’à 20 % des 45 millions d’habitants que compte la Colombie, soit la plus forte population noire dans l’Amérique hispanophone.

Les noirs Colombiens, descendants d’esclaves Africains ont subi les meurtres de masse, des déplacements forcés et les luttes pour les terres ancestrales –la dure réalité d'un conflit couvant, mais brutal impliquant escadrons de la mort, les rebelles Marxistes et les trafiquants de drogue. La population Afrocolombienne ici au Chocó où la majorité des habitants sont noirs, connat un taux de mortalité infantile deux fois supérieur à la moyenne nationale et un taux de pauvreté atteignant les 75%.

"La vérité c’est que le gouvernement Colombien ne nous considère pas," indique Ligia Maria Chaverra, 68 ans, un des leaders de cette communauté de l’état du Chocó. "Ça a toujours été ainsi.

L’administration  Uribe affirme avoir fait plus pour les Afrocolombiens que tout autre gouvernement – et les efforts dans le  Chocó sont mis en avant up comme un exemple de l’engagement de l’état. Des avocats, des travailleurs sociaux, des agronomes, des procureurs et d’autres experts issus de différents ministères ont été déployé dans cette région connue sous le nom d’Uraba.

Hernando Renteria is among the farmers who returned to his land in Choco to find it planted with African palm oil trees, one of which he's hacking down.

Hernando Renteria is among the farmers who returned to his land in Choco to find it planted with African palm oil trees, one of which he's hacking down. (By Juan Forero -- The Washington Post)

"C’est une affaire très importante pour le gouvernement," indique Catalina Riveros, un avocat du Ministère de l’Agriculture qui travaille sur cette affaire. "Nous essayons de reprendre les terres qui avaient été arrachées aux communautés Afrocolombiennes."

Mais le portrait dressé par le gouvernement de son rôle ici,  soit celui d'un défenseur acharné des pauvres noirs, diffère grandement de la version qui ressort des documents de la cour et des dépositions des commandants paramilitaires emprisonnés et d’un ancien conseiller financier d’Urapalma, la plus grande compagnie  d'exploitation des palmiers à huile dans cette région.

Les enquêteurs du gouvernement indiquent que les escadrons de la mort antiguérilla illégaux qui  pullulaient en 1996 et 1997 travaillaient avec les troupes commandées par le Général  Rito Alejo del Rio, actuellement en prison pour des charges comprenant le meurtre et la complicité avec les groupes paramilitaires. Plus de 100 villageois ont été tués et  jusqu'à 3000 cultivateurs furent contraints d’abandonner 247000 acres de leurs terres, une javelle d'environ un tiers la superficie de Rhode Island.

Les compagnies exploitant le palmier à huile ont par la suite construit des routes à travers la forêt et planté environ 15000 acres de palmiers à huile africain, plante utilisée comme un  biocarburant  et dans la fabrication de nombreux produits. Les quelques cultivateurs qui possédaient des titres fonciers individuels étaient forcés de vendre. "Ils disaient, 'Vendez, ou c’est votre veuve qui le fera,' " se souvient un agriculteur, Eustaquio Polo Rivera, âgé de 40 ans.

La communauté détenait la plus grande part de la terre par le biais d'un titre collectif, comme le permet une clause constitutionnelle accordant des droits fonciers spéciaux aux Afrocolombiens. Bien que les terres dont la propriété est collective ne peuvent être vendues, les enquêteurs et le gouvernement indiquent que les compagnies contournaient cet obstacle en créant de faux titres et en falsifiant les dossiers.

Les documents du ministère de la justice et du Contrôleur de la Nation obtenus par le  Washington Post montrent que les prêts de l'état étaient utilisés pour financer les opérations des compagnies exploitant des plantations de palmier à huile. Urapalma a reçu la majorité de ses fonds de lancement de l'état, indique le bureau du contrôleur de l'état, et la firme a reçu 89%  des avantages offert aux compagnies de Chocó entre 2002 et 2006 grâce au fond de développement rural.

Les entreprises exploitant les plantations de palmiers à huiles établies depuis longtemps savaient peu de choses au sujet de ces firmes. "Ici, quand on ne peut pas voir qui sont les actionnaires, c’est là qu'on commence à s’inquiéter," indique Jens Mesa, qui dirige la fédération des Exploitants de l'huile de Palme de Colombie, Fedepalma. "Quand les gens disent, 'Ne posez pas de question,' c’est parce qu’il s’agit de quelque chose de louche."

Les documents des tribunaux et les dépositions  montrent que certaines des firmes avaient des liens étroits avec les groupes paramilitaires qui ont massacré des villageois dans une guerre sale contre les rebelles de gauche. Les commandants de ces groupes ont depuis désarmés leurs troupes et offrent leur témoignage relativement à leurs alliances avec les militaires et des responsables du gouvernement en échange de l'indulgence.

Selon les comptes rendus et les témoignages des commandants, ces liens concernent les hauts dirigeants d’Urapalma et d'une autre firme, Palmas de Uraba, dont les représentants  ont rencontré Vicente Castaño, un commandant craint qui a publiquement exposé les contours de son plan visant à couvrir la région du palmier africain.

Un autre commandant emprisonné, Ever Veloza, a indiqué aux procureurs que l'un des hommes engagés par les firmes pour  "rendre légales " les saisies des terres était un leader paramilitaire du nom de Rodrigo Zapata, qui étai recherché pour des centaines de meurtres. En Avril dernier, dans un scandale qui a touché tout le pays, Zapata a aidé à organiser une rencontre secrète au palais présidentiel entre les principaux conseillers du président et les émissaires d’un commandant paramilitaire emprisonné.

"Les enquêtes du Ministère de la justice commencent à  démêler l’histoire de ces compagnies," indique Victor Abramovich, chef d'une délégation d'une Organisation des États Américains qui a visité le Chocó et publié un rapport sur l'affaire. "Je ne dis pas que ces compagnies sont liées aux paramilitaires, mais il y en a qui le sont directement."

Les responsables des compagnies exploitant des plantations de palmiers à huile que l’on accuse d’avoir des liens avec les groupes paramilitaires n’ont  pas retourné nos appels, ni Abelardo de la Espriella, un avocat représentant Urapalma.

Mais un ancien responsable et avocat d'Urapalma, Carlos Daniel Merlano, indique que Urapalma et les autres firmes pensaient que les terres avaient été acquises légalement. Il affirme que le gouvernement n'a pas informé les entreprises des déplacements forcés des cultivateurs. "Si l'entreprise avait su que ces terres appartenaient aux Afrocolombiens, personne n'y aurait investi," affirme-t-il.

Trois des compagnies ont acceptés de rendre  3200 acres, que le gouvernement a rétrocédées à la communauté la semaine dernière. Et certains cultivateurs, comme  Enrique Petro y sont retournés.

"C’est le palmier Africain qu’ils ont planté sur mon champ, illégalement, sans permission," déclare Petro, alors qu'il fait faire un tour au visiteur à travers les champs de palmier. "Ils ont tué des familles, des fils, des amis et des voisins pour planter ce palmier, il est donc teinté de sang."

Enrique Petro was thrown off his land by paramilitaries in the 1990s, and has only recently returned.

Enrique Petro was thrown off his land by paramilitaries in the 1990s, and has only recently returned. (Juan Forero - The Washington Post)

Les autres compagnies qui détiennent environ 39 000 acres grâce à ce que le gouvernement considère comme de faux titres ont indiqué au gouvernement qu’elles veulent négocier un accord.

"Le gouvernement leur a indiqué qu’il n’y a rien à négocier," indique Riveros, l'avocat du Ministère de l'Agriculture.

L'affaire se trouve à présent engluée devant des tribunaux.

Ici au Chocó, le scepticisme règne, surtout parce que les leaders ont été menacés et l’un d’eux Walberto Hoyos a été tué en Octobre.

"Les réseaux criminels restent présents," indique  German Romero, avocat d'une Organisation locale Justice et Paix qui se bat pour leurs droits, "Ils sont donc effrayés."

http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/03/22/AR2009032202029_2.html