Cristian Baez, de Lumbanga

La vallée d’Azapa à Arica abrite encore les descendants d’esclaves africains qui arrivèrent en Amérique durant la Colonie. A cela s’ajoute la venue à Santiago d’afrodescendants latino américains qui ont décidé de s’établir dans le pays, de se marier à des chiliens et de donner naissance à une nouvelle race : les « afromapus ».

Bemba. Mondongo. Lampa. Rumba, zamba, mambo. L’arrivée des esclaves noirs en Amérique s’accompagna aussi de celle de leur langue. Le quimbundo, langue la plus parlée d’Afrique centrale influença plusieurs mots de l’espagnol de la vice-royauté. Ces mots résonnèrent à un moment à Arica où les noirs libres s’établirent dans les vallées fertiles une fois l’esclavage aboli.

A la fin de la guerre du Pacifique, et après le début la campagne de “chilénisation d’Arica”, on considéra que tous ces mots étaient étroitement liés au Pérou. On commença alors à les éliminer ou à les supprimer de la langue. Ainsi la « lampa » devint « pala » et le « mondongo », la guatita.

Arica fut à une époque, l’un des ports dans lesquels accostaient des navires remplis d’esclaves provenant du Congo, d’Angola et du Mozambique. De là-bas, ils étaient conduits sur les plantations de coton, aujourd’hui inexistantes qui nécessitaient leur main d’œuvre et dans les mines de la région. Certains arrivaient même jusqu’à Potosí en Bolivie.



Cristian Baez Lazcano, leader de l’association des Afrodescendants “Lumbanga”, raconte que le travail que fournissait ce groupe humain était une telle réussite, qu’au 16ème siècle même, on installa des  pépinières d’esclaves à Azapa. On s’assurait qu’un étalon grand et sain veillait à perpétuer l’espèce avec des femmes fertiles.


Au fil des années et malgré la longue période d’esclavage, beaucoup de noirs commencèrent à se lier sentimentalement à des autochtones et eurent des descendants. C’était l’apogée de la vice-royauté, et le mélange d’indigène et de noir fut connu sous l’appellation négative de “mulato”/ mulâtre, mot qui dérive de mulet, cet animal de transport qui est un mélange de cheval et de l’âne.

La robustesse de la race originaire d’Afrique leur permirent de résister aux maladies qui touchèrent autant les conquistadors que les autochtones. Paludisme et malaria avaient raison des blancs et les noirs étaient employés à les soigner ou à les enterrer puisqu’ils n’étaient pas contaminables.

L’intérêt pour cette facette peu connue de l’Histoire du Chili date de longtemps chez les chercheurs. De fait en 1957 l’historien Gonzalo Vial présenta une étude intitulée « L’africain dans le royaume du Chili » (El africano en el reino de Chile) comme thème de mémoire pour l’obtention de son diplôme.

Combien en reste t-il ?


Selon des chiffres officiels, avant la guerre qui opposa le Chili au Pérou, la population noire dans la ville d’Arica dépassait 57%, alors que dans la Vallée d’Azapa, ils atteignaient même 95%. 

. Après que ce territoire devint chilien, les habitants commencèrent à se blanchir car être noir à 100% ne leur facilitait pas la vie. Aujourd’hui on ne connait pas leur nombre.


D’après Cristián Báez, chilien afrodescendant, ses ancêtres, même libérés de l’esclavage étaient aussi discriminés. « Tout ce qui était noir était relié au Pérou. Même moi dont les traits ne sont pas si négroïdes, parfois les gens me demandent si je suis péruvien ou bolivien », dit-il.

“Lumbanga”, l’association que dirige Cristián, signifie « quartier de noirs », et était le nom que l’on donnait au secteur d’Arica où vivaient des gens de couleur. Cette appellation a également disparu du langage chilien.

Le nom du maître


Lorsque les grandes exploitations agricoles d’Arica commencèrent à accorder la liberté à leurs esclaves noirs, par reconnaissance, les affranchis prirent le nom de leur « maître ».

C’est ainsi que de la parcelle de terre d’Antonio de Los Rios, est née la famille Rios.  Apparaissent aussi les familles Baluarte, Albarracin, Bravo et Zavala.

Cependant, d’autres étaient nommés en fonction de ce qu’était leur situation (d’esclaves). C’est ainsi qu’apparurent par exemple les Corbacho qui signifie « fouet d’esclaves ».


L’ancienne hacienda des Rios, partagée en petites parcelles entre ses nouveaux propriétaires, se situe à présent au 6ème km de la route qui mène à Azapa. Durant la guerre entre le Chili et le Pérou, le maître de la plantation, Juan Rios, alors habitant du Pérou, la céda à un ami chinois pour que ce dernier l’administre, tandis que lui abandonnait le territoire. Quelques temps après, il revint à Arica, prit la nationalité chilienne et récupéra sa terre.

Francisca Rios de Sanchez, l’une des onze enfants de Juan, est aujourd’hui la propriétaire de ce terrain fertile, rempli d’olives qui permettent de faire vivre la famille.


Sur sa chevelure grisâtre et crépue, elle porte un foulard, et a la peau sombre et les yeux couleur d’olive. A première vue, on pourrait penser qu’elle vient de la Caraïbe ou des Antilles. Mais sa façon de parler n’est pas très différente de celle de n’importe quel habitant de Santiago.

Âgée de 76 ans, Francisca fait partie dudit Conseil des Anciens, constitué des Afrodescendants les plus âgés, lesquels se chargent de rassembler toutes les traditions de leurs ancêtres. Leurs souvenirs ont permis de reconstruire des lieux et de sauvegarder des célébrations issues des siècles passés.

C’est de là qu’est née ladite « route des esclaves », allée touristique qui part précisément de la plantation des Rios pour se terminer à San Miguel d’Azapa, et montre les petites cases de terre cuite et les instruments utilisés pour la récolte du coton.


Dans l’allée, on trouve aussi la maison des Lopez Baluarte, où l’on conserve la Très Sainte Croix de Mai (Cruz de Mayo), ancienne idole des afro-chiliens, que ses dévots conduisent en procession. Comme le faisaient leurs grands parents, ils lui offrent les récoltes de l’année, pour que ces dernières soient fructueuses.
 



Tout récemment, les associations d’afro descendants chiliens –tels Lumbanga, Chile negro et Arica Negro- ont entamé des négociations pour obtenir une meilleure reconnaissance de la part du pays. Un recensement est prévu en 2010, afin de pouvoir comptabiliser tous les afro descendants chiliens, de sorte que le gouvernement sache qu’ils ne sont pas peu nombreux.


Bien que jeunes, certains sont déjà de grandes figures de la télé.


Maria Eugénie est chilienne. A 18 ans, elle a connu un danseur nigérian dans une discothèque, ils tombèrent amoureux et cela fait 9 ans maintenant qu’ils sont ensembles. Ils ont aujourd’hui trois enfants. Tous aux traits africains, tous chiliens, tous égéries publicitaires à la télévision.

Henry, l’aîné, âgé de 8 ans, a participé il y a deux ans à un spot publicitaire pour une chaîne de magasins dans laquelle cinq enfants montraient “le meilleur des 5 continents”. Ses deux autres frères ont suivi son chemin, même si c’est pour des publicités de produits du marché étranger.

Maria Eugenia, la mère, raconte que les gens s’arrêtent toujours pour les regarder dans la rue, et que bien qu’ils soient aussi chiliens que n’importe qui, on remarque une différence. « Cela devient bien vite incommodant parce que les gens sont peu soucieux. Il arrive que des inconnus passent et les touchent en pleine rue et, évidemment que parfois ça gêne ».


Malgré tout, elle reconnaît n'avoir jamais ressenti de discrimination envers ses enfants, et elle essaie de comprendre quelque peu l’étonnement des gens. « En fin de compte, l’on doit comprendre que ce n’est rien d’autre que de la curiosité », souligne t-elle.

Traduit de l’Espagnol par Diana Bernadotte