PAULO DE ARAÚJO / Folha Online

Une Traduction de Guy Everard Mbarga

Après la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, il y a 13 ans, les actions affirmatives appliquées dans le pays constituèrent le principal outil utilisé dans le processus d’inclusion sociale des noirs selon Shadrack Gutto, professeur des études africaines de l’Université d’Afrique du Sud. Il a accordé une entrevue en exclusivité à Folha Online à São Paulo.



Jusque là, les blancs --10% de la population du pays-- détenaient 87% des terres, tandis que les noirs, qui représentaient 90% de la population n'en détenaient que 13%. L'exclusion se répétait au niveau politique, de l'éducation et de l'économie.

"La situation a changé grâce aux actions affirmatives mises en place à partir de 1994", affirme Gutto à Folha Online, qui était au Brésil pour participer au "Séminaire International de Gestion Publique Partagée: Expériences d’Actions Affirmatives", organisé par la Préfecture de São Paulo.

Il continue de défendre l’augmentation du nombre de places pour les noirs dans les universités sud africaines. "Dans certaines universités, les professeurs blancs représentent encore 80% ou 90%. Et c’est un problème. On ne peut pas seulement avoir des blancs qui enseignent aux noirs. Il faut également qu’il y ait des noirs qui enseignent aux noirs".

Dans l’entrevue, il revendique l’élargissement des actions affirmatives au Brésil, autant dans l’éducation que dans d’autres secteurs. "Soit les noirs sont exclus des universités, soit ils deviennent des parties du capital intellectuel du pays. Et le Brésil sera pauvre s’il n’existe pas une diversité culturelle dans le système éducationnel, avec des blancs, des noirs et des indigènes. Un pays a besoin de cela", affirme-t-il.

Lisez ci-dessous, l'intégralité de l'entrevue accordée par Gutto à Folha Online:

Folha Online- Quelle est votre opinion sur l’efficacité des actions affirmatives dans l’inclusion sociale des noirs en Afrique du Sud?

Shadrack Gutto- La ségrégation en Afrique du Sud existait déjà pendant l’ère coloniale. Par la suite, comme tout le monde le sait, le pays est devenu le centre d’un racisme systémique et très organisé durant l’apartheid. Quand ce régime fut vaincu, grâce aux efforts de la communauté internationale et du peuple sud africain lui-même, il fallait corriger ces erreurs historiques.

Pour cela, les actions affirmatives ont joué un rôle impératif, et il y avait déjà une vision sur son efficacité. En 1993, le Congrès National Africain, qui gouverne actuellement le pays formula le Programme de Reconstruction et de Développement. Quand il accéda au pouvoir en 1994 lors des premières élections démocratiques, il appliqua diverses réformes pour donner le pouvoir aux noirs qui étaient exclus de l’économie, de la politique, de l’éducation.

Il y eut alors une série d’actions, y compris la réforme agraire, la réforme dans les services publics et sociaux et la réforme dans le secteur de l’éducation.

Folha Online- Quelle était exactement la situation des noirs jusqu’alors?


Gutto- Avant 1994, les blancs, qui représentaient 10% de la population détenaient 87% des terres du pays. Les noirs qui en représentaient 90% possédaient seulement 13% des terres. Autant dire que la réforme agraire était fondamentale. Tout d’abord, il fallait donner aux noirs les titres (fonciers) des terres qu’ils occupaient déjà. Car, jusqu’alors, même s’ils étaient là, le gouvernement n’accordait les titres (fonciers) qu’aux blancs.

Le gouvernement a également dû acheter des terres pour l’établissement des noirs. Il y avait un problème du logement, car ils ne pouvaient pas vivre dans de nombreux endroits. La question du logement est dès lors également devenue une priorité.

Il était nécessaire de mettre des ressources à disposition pour que les gens puissent participer à l’économie et retrouver leur dignité. Dans ce sens, la réforme agraire a été l'une des principales avancées.


Folha Online- Vous appelez ce type de réformes des actions affirmatives?


Gutto- On ne peut pas le dire de manière stricte. Les actions affirmatives sont des outils visant à corriger des erreurs historiques, pour inclure ceux -là qui étaient exclus. On a l’habitude d’utiliser le terme "actions affirmatives". Personnellement, je préfère parler des "actions correctives", car on est en train de corriger ces erreurs. Ce qu’on fait c’est de donner aux personnes le droit de jouir des droits dont ils devraient déjà jouir normalement. Les actions affirmatives visent à construire une société normale à partir d’une société anormale.

Il s’agit de mesures permettant aux personnes de développer tout leur potentiel en tant qu’êtres humains. Car dans le régime de l’apartheid, les personnes ne développaient pas leur potentiel.

Folha Online- Ce qui s’est passé en Afrique du Sud au cours des dernières années en termes d’inclusion de la population noire peut-il être considéré comme un exemple de réussite?"

Gutto- Il y a eu des changements très significatifs. Une autre avancée importante, par exemple, fut sur la question sociale, comme les aides et les pensions pour les enfants, les personnes âgées et les chômeurs. Les noirs n’avaient pas accès à cela. C’était un privilège réservé aux blancs. Le gouvernement doit donc s’assurer que tous, blancs ou noirs puissent recevoir ces aides, car elles sont si importantes, surtout pour les pauvres.

Folha Online- Et la majorité des gens a t'elle réellement accès à ces aides?

Gutto- Oui, la plupart y a accès. On peut dire que l’Afrique du Sud a grandement réussi dans ce domaine. La question de la réforme agraire est néanmoins plus difficile, et les mesures n’ont pas encore été suffisantes. Il se trouve que le gouvernement doit acheter ces terres, il ne s’agit pas d'expropriation. Et il est difficile de disposer de ressources suffisantes, car les prix montent très vite.

Quand les gens savent que le gouvernement est intéressé par terres, ils font monter les prix.

Le gouvernement commence donc désormais à dire "nous ne pouvons pas seulement nous baser sur les forces en présence sur le marché. On va essayer de négocier des prix raisonnables. Et si ce n’était pas possible, on va exproprier et offrir des compensations par la suite". Le gouvernement ne peut pas continuer à jeter l'agent par les fenêtres. Mais c’est un long processus. La démocratie dans notre pays n’a que 13 ans.

Folha Online- Diriez-vous que l’Afrique du Sud est beaucoup moins raciste aujourd’hui que dans le passé?      Les actions affirmatives ont-elles une influence sur la lutte contre le racisme?


Gutto- Le racisme reste présent, il n’est plus officiel évidemment. Mais pour finir avec le racisme, on doit effectivement faire usage des actions affirmatives. Car du moment que l’inégalité existe dans l’éducation, dans les services sociaux, dans la politique de l’entreprise etc, le racisme restera présent.
Les gens peuvent ne pas te discriminer directement. Mais ils te discriminent en t’excluant. Les actions affirmatives peuvent alors être comprises comme des mécanismes visant à détruire le racisme.

Folha Online- Comment sont élaborées les actions affirmatives dans le domaine de l’éducation?


Gutto- En Afrique du Sud, il y avait des universités pour blancs et d’autres pour noirs. Celles des blancs bénéficiaient de presque toutes les ressources. Ainsi, les gens avaient une éducation et un potentiel inégaux en termes de connaissance et d’application de cette connaissance.
Les universités pour noirs servaient seulement à l’enseignement. Pas pour la recherche. Aujourd'hui, les noirs sont en train de devenir la plus grande partie des étudiants qui graduent. Mais les blancs sont plus nombreux dans la recherche académique. Ainsi, dans certaines universités, les professeurs blancs représentent encore 80% ou 90%. Et cela est un problème. On ne peut pas seulement avoir des blancs qui enseignent aux noirs. Il faut également que l’on ait des noirs qui enseignent aux noirs.

Folha Online- Existe-t-il des actions ponctuelles pour introduire les noirs au marché du travail?

Gutto
- Oui. Les noirs étaient auparavant exclus des postes les plus importants, ou des secteurs techniques ou scientifiques. Une des actions vise à faire que les entreprises aient un plan d’inclusion à tous les niveaux, jusqu’aux postes de gestion les plus élevés. Cela est valable pour les noirs, les femmes et les personnes porteuses de déficience. Mais il faut changer la mentalité de ces entreprises. Certaines n’appliquent pas les plans. Elles disent qu’elles ont besoin de plus de trois ans, de plus de cinq ans, et on ne les voit pas appliquer grand chose.
Il y a également une loi qui exige que les compagnies soient administrées en partie par des noirs. Pour qu’ils deviennent également propriétaires. Car si vous ne possédez pas le capital, votre rôle se limite à celui de consommateur. Il faut changer cela pour que les noirs ne restent pas que des consommateurs mais également des gestionnaires de l’économie.

Folha Online – La résistance face à ces changements est elle grande?


Gutto
-Oui. Il y a toujours des groupes qui s’opposent. Mais on ne gagne pas sans lutter. Du point de vue de la législation, il y a un grand travail qui est fait en Afrique du Sud. Mais en termes d’application –qui dépend de la coopération des personnes-la lutte continue. Le rôle du gouvernement n’est pas seulement de réguler, mais également de faire que les gens respectent les règles. Spécialement si les politiques sont bonnes. Il ne s’agit pas de provoquer la fuite des capitaux, par exemple, mais plutôt d’être plus inclusif. Si cela ne fait pas partie de l’agenda, le racisme et le sexisme persistent. La lutte pour le changement, pour détruire la mentalité de l’apartheid reste en cours.

Folha Online- Le Brésil a adopté le système des quotas pour favoriser l’accès des noirs dans les universités. Qu’en pensez-vous ?


Gutto-Les Brésil a commencé à appliquer ces actions affirmatives, mais cela reste encore très centré sur l’éducation, cela ne s’est pas fait pour d’autres secteurs.

Quand je suis venu à Salvador en 2005, ce sujet était très présent dans l’actualité. Et il a été démontré que les étudiants bénéficiant des quotas s’en sortaient mieux que ceux qui accèdent à l’Université par le mérite. Cela montre bien à quel point l’exclusion est artificielle, car ces personnes peuvent s’en sortir.
Mais les quotas dans les universités ne suffisent pas. Il faut prendre des mesures pour améliorer le niveau d’éducation des noirs dès l’école primaire. Pour ne plus avoir besoin des quotas en bout de ligne.


Folha Online- À l’époque de l’application, il y avait beaucoup de gens contre. Un des arguments était que les quotas légitiment le préjugé.

Gutto- Le Brésil doit prendre une décision. Soit les noirs sont exclus des universités ou alors ils rentrent dans le capital intellectuel du pays. Et le Brésil sera pauvre s’il n’y a pas une diversité culturelle dans le système éducationnel, avec les blancs, les noirs et les indigènes. Un pays a besoin de cela.

Folha Online- Considérez-vous les quotas comme une solution temporaire?


Gutto- C’est une solution temporaire, jusqu’à ce que les noirs obtiennent les mêmes chances d’aller à l’Université et de réussir. On parle de donner aux gens quelque chose qu’ils auraient déjà obtenu s’ils n’avaient pas été victimes du racisme.

http://www1.folha.uol.com.br/folha/mundo/ult94u350146.shtml