Vanessa Verástegui Ollé *

Une traduction de Guy Everard Mbarga



"Le noir s’est fait couleur d’hiver. Faites connaissance avec les nouvelles vierges d’ El Carmen".[1]

[cosecha_1392.jpg]

Pour Homi Babba, la valeur du stéréotype réside dans  le schéma contradictoire entre le plaisir et le déplaisir,  entre la reconnaissance des différences et en même temps leur reniement. Le stéréotype appelle à la fixité et à la fantaisie, à la recherche de l’originalité, de l’essentialisme, de l’exotisme, de la pureté; il se retrouve cependant menacé par l’hétérogénéité, par les différences culturelles et raciales. Ainsi, le stéréotype détermine la fixité qui vise à établir les différences pour discriminer et marginaliser: “le stéréotype colonial produit le colonisé comme une réalité sociale qui est à la fois  “autre” et cependant entièrement connaissable et stéréotype visible[8]

Les stéréotypes sexuels sur la population afropéruvienne auraient été construits à cause de plusieurs facteurs évoqués dans l’historiographie spécialisée de l’esclavage. L’un d’eux, la cohabitation et la proximité des maîtres blancs avec leurs esclaves domestiques, qui est à l’origine du mythe de la Vénus Noire, c'est-à-dire la sensualisation de la femme noire.[9] Elles étaient libertines, dépourvues de morale et d’honneur. Denys  Cuche indique que : grâce aux femmes noires, les filles de bonnes familles blanches étaient protégées, la sensualité des petits messieurs pouvait se détourner vers les premières. On condamnait tout un groupe ethnique pour sauver la virginité des femmes d’un autre groupe. [10]

Quant au stéréotype lié aux hommes et à leur virilité et leur puissance sexuelle, Denyz Cuche mentionne la thèse de Clemente Palma sur les questions de race dans laquelle il affirme que l’homme noir avait des organes sexuels plus développés que le blanc.[11]

Au sujet de cette thèse, Patricia Oliart pense que “Clemente Palma considère la race noire comme inférieure, mais perfectible (excepté pour sa sensualité marquée) elle pourra donc apporter sa vigueur physique, n’étant pas ainsi une race perdue[12].

Denyz Cuche indique de même, que l’esclave était vu uniquement tel un reproducteur, raison pour laquelle ses maitres contrôlaient sa sexualité par le biais d’unions continuelles avec d’autres esclaves:

…il ne pouvait même pas avoir des relations sexuelles avec la femme noire esclave, puisque le maitre blanc intervenait toujours dans la vie intime de ses esclaves. Ils n’étaient que de simples instruments de reproduction. Le maitre, transformé en une espèce de proxénète, sélectionnait parmi ses esclaves les plus vigoureux et les unissait de force pour augmenter et améliorer son capital en bras
[13]-

Christine Hunefeldt indique que la proximité entre les maîtres et leurs esclaves a déterminé que ces dernières firent appel à l’usage de leur sexualité comme stratégie pour accéder à des biens comme une robe ou de la nourriture et principalement, leur liberté.[14] De ce fait, le chercheur péruvien Marcel Velásquez indique que "les femmes sont moins noires ", dans le sens que les esclaves femmes avaient plus d’armes pour atteindre la liberté ou évoluer socialement que les  esclaves hommes et de sortir ainsi de leur condition sociale et servile.

Si l’on reprend l’argument de Hommi Babba sur l’ambivalence du discours des stéréotypes, plaisir et déplaisir; reconnaissance et reniement, ce schéma contradictoire est représenté par Maruja Barrig dans son essai "Pitucas et marocas dans le roman urbain postérieur aux années 1950"( "Pitucas y marocas en la narrativa urbana posterior a los años 1950",) dans lequel elle parle de la persistance du comportement sexuel double des hommes de l’aristocratie des années cinquante. Ils auraient un comportement sexuel différent pour chaque fille selon son phénotype et sa classe  sociale, comme l’ont indiqué les spécialistes de la traite des esclaves durant la colonie au Pérou. Maruja Barrig  nous présente les marocas comme des femmes de classe moyenne des quartiers populaires de Jesús María et Lince, et affirme qu’elles représentent la volupté:

…les marocas seraient définies comme gracieuses, très charmantes, super belles zamba, des mots qui nous suggèrent toujours une image contemplée en partant du cou  en descendant. Une Pituca n’a pas de sexe, elle en est dépourvue, car en fin de compte, les pitucas [15] sont faites pour être exhibées; las marocas elles sont faites pour être baisées. [16]

Ainsi, Maruja Barrig indique que les marocas sont "délicieuses" pour les hommes pour leur teint olivâtre, elles acceptent de monter dans les voitures de dernier cri et d’être emmenées dans des coins obscurs, car elles croient ou veulent croire en leurs promesses de les sortir de leurs quartiers.[17]

L’essai de Maruja Barrig pourrait être comparé au schéma de Hommi Babba sur la reconnaissance et le  rejet; plaisir et déplaisir. Le double comportement sexuel selon la fille  détermine  que l’attraction de la beauté exotique, les fantasmes sexuels des hommes de l’oligarchie fait qu’ils ont recours aux "marocas", mais qu’ils ne les considèrent que pour le plaisir sexuel, tandis que les mignonnes, les "pitucas" sont considérées comme les vraies copines devant la société à Lima. Ce qui nous rappelle la réalité du tourisme sexuel à Chincha selon les réponses des personnes que nous avons interviewé, qui définissent la condition des touristes qui arrivent à Carmen ou dans le centre même de Chincha, comme étant,  dans leur majorité, des gens ayant de l’argent et de belles voitures; blancs et blonds. Il est vrai que les métisses visitent également l’endroit avec la même idée en tête: celle qui dit que les femmes et les hommes afrodescendants sont chauds et fougueux. Le plaisir sexuel et la distraction ne dépassent pas une nuit, ou deux.

Les touristes blancs cherchent toujours les femmes de couleur, de race noire. Et parmi les hommes, entre hommes ils essaient de trouver de la drogue. (Mauricio Daniel Sánchez Canales)

Il y a 90% qui viennent exclusivement pour avoir des relations sexuelles, il y en a également qui viennent pour s’amuser ici et là…, mais ça se termine toujours ainsi. Parce qu’ils disent qu’elles sont faciles, les filles noires sont faciles, elles dansent bien, elles sont spontanées… (Juan  Enrique)

Non, pour rien au monde, c’est juste pour une nuit. (Astrit)

La rencontre suivante avec le jeune Juan Enrique nous montre la fonction que remplissent les stéréotypes sexuels, placer/déplaisir; reconnaissance et rejet (reniement); inclusion et exclusion selon les termes de la chercheuse Mary Lilia Congolino pour les gens de l’extérieur qui voient l’ "Autre" sexualisé et racialisé.

Je pense que si au moins les gens venaient pour faire connaissance… mais ils viennent pour avoir un moment de bonheur, un moment de plaisir. Si au moins les gens venaient pour nous connaître… mais ceux qui viennent ici ont de l’argent, avec des voitures, ils viennent sur la place, ils sont là, ils se servent, ils passent une nuit et deux jours, ils connaissent une fille, et les filles cèdent, ils viennent et repartent, ils viennent pour être avec la fille une fois de plus.  Les gens voient l’argent, la voiture et boum(Juan Enrique)

La citation de María Mercedes tourne également autour des avantages du capital corporel dont profite l “Autre” – c’est-à-dire le jeune ou la jeune de Chincha- dans la décision de l’exercice des pratiques de tourisme sexuel, lesquelles sont guidées par  “l’amélioration de la race” et/ou par le désir de sortir de Chincha:



Dans certains cas, comme je te dis, c’est un nombre infime, on peut les compter sur les doigts de deux mains. Dans tout le quartier, il y a des filles qui les aime et les filles qui ne les aime pas. On connait les filles qui n’attendent que de voir apparaitre une voiture ou un ami blanc pour se faire inviter à prendre quelques bières
[19] (María Mercedes)

Mary Lilia Congolino, dans son étude sur les stéréotypes sexuels sur les femmes afrodescendantes de Colombie conclue que les stéréotypes remplissent la fonction d’inclusion - exclusion. Inclusion car les femmes participent au marché érotico - sexuel de leur corps comme capital:

"D’inclusion lorsque le plaisir est mis à disposition et que les femmes participent au marché érotico- sexuel avec certains avantages liés à leur capital corporel". [19]

Selon l’auteure, les femmes afrocolombiennes sont conscientes de leur sensualité et de leur érotisme en tant que armes de séduction et en tirent avantage.  En ce qui concerne l’exclusion, Mary Lilia Congolino indique que :

D’exclusion lorsque leur valorisation en tant que sujets sexuels prédominants avec tous les qualificatifs qui s’y associent se transforme en un frein pour des valorisations et des associations plus favorables ou respectables dans d’autres sphères du marché affectif. [20]

L’exclusion est par conséquent l’empêchement d’une relation affective dépassant le plaisir corporel, seule raison pour laquelle  semble t-il la population afrodescendante de El Carmen est valorisée. En somme,  la fonction inclusion- exclusion que propose  Mary Lilia Congolino valide la proposition du modèle ambigu et contradictoire de Hommi Babba, c’est-à-dire plaisir/déplaisir; reconnaissance et reniement, pour expliquer de quelle manière dans les stéréotypes sexuels s’entrecroisent les catégories de genre, de race, et de classe.

Danses afropéruviennes/Chincha

NOTE
1 Revue Somos. El Comercio. Año XVI Nº 862. Juin 2003
2 Jacqueline Sánchez Taylor. Turismo Sexual en el Caribe... Capítulo “Turismo, viajes y Sexo”.
Univesity of Leiceste.
3 Ibídem.
4 Voir Verena Stolcke. Dans “Sexo es a género lo que raza es a etnicidad”.
5 Cité par Marfil Francke. Dans Género, clase, etnia: la trenza de dominación:84
6 Ibidem.
7 Homi Babba. “La otra pregunta. El estereotipo, la discriminación y el discurso del colonialismo”. En El lugar de la cultura:   91, 1994.
8 Ibidem.
9 Denyz Cuche. Poder blanco y resistencia negra en el Perú.
10 Denyz Cuche. Ibidem: 122
11 Ibidem:126
12 Patricia Oliart. “Poniendo a cada quien en su lugar: estereotipos raciales”. En: Mundos Interiores: 277
13 Denyz Cuche. Opcit: 127
14 Voir Chistine Hunefeldt. Dans: Mujeres, esclavitud, emociones y libertad. Lima 1800-1854, 1988
15 Le mot “pituco”(a) s’applique aux personnes ayant des traits déterminés d’origines européenne ou anglo-saxonne: blancs et  blancs et blonds. Au Pérou, ils forment une minorité qui détient le pouvoir économique.
16 L’essai de Maruja Barrig “pitucas y marocas en la narrativa urbana posterior a los años de 1950”. Publié la première fois dans la Revista Húmero N º 9, en 1981. A été de nouveau publié dans le livre  Detrás de la Puerta, hombres y   mujeres en el Perú de hoy, édité par  Fondo de la Pontificia Universidad Católica, 1996: 91-104. Ceite citation se trouve dans le texte  “Género, clase, etnia: la trenza de dominación: 93 17 Marfil Francke. Opcit: 93-94.
18 Le mot  “chela” signifie bière dans le langage parlé des jeunes au Pérou.
19 Mary Lilia Congolino Sinisterra. Opcit: 6
20 Ibidem.

BIBLIOGRAPHIE
BHABHA Homi K. “El estereotipo, la discriminación y el discurso del colonialismo”. En: El Lugar de la Cultura. Editorial Manantial. Buenos Aires: 2002.
BARRIG, Maruja “Pitucas y marrocas en la nueva narrativa peruana”. En: Detrás de la Puerta. Hombres y mujeres en el Perú de hoy. Editores Patricia Ruiiz Bravo. Programa de Estudios de Género. Facultad de Ciencias Sociales. Pontificia Universidad Católica del Perú. 91- 101
CUCHE, Denys “Mestizaje y discriminación racial”. En: Poder blanco y resistencia negra en el Perú. Instituto Nacional de Cultura, Lima, 1975. “La dimensión sexual del conflicto racial”.En: Poder blanco y resistencia negra en el Perú. Instituto Nacional de Cultura, Lima, 1975
DORIVAL C. Rosa “Algo acerca de la mujer negra. Reseña del documento Mujeres: Esclavitud, y libertad”. 1989
FRANCKE, Marfil “Género, clase y etnia: La trenza de la dominación”. En: Tiempos de ira y amor. Nuevos actores para viejos problemas. Desco. Centro de Estudios y Promoción del Desarrollo, 1990.
HUNEFELDT, Christine Mujeres. Esclavitud, emociones y libertad. Lima 1800-1854. Documento de Trabajo, Nº 24. Instituto de Estudios Peruanos- IEP. Serie Historia Nº 4. Marzo 1988.
OLIART, Patricia “Poniendo a cada quien en su lugar: estereotipos raciales y sexuales en la Lima del siglo XIX”. En: Mundos Interiores: Lima 1850-1950. Universidad del Pacífico. Centro de Investigación CIUP.
STOCKE, Verena  “Sexo es a género lo que raza es a etnicidad”. En: Márgenes, Año V. Nº 9, 1992.
VELASQUEZ CASTRO, Marcel “Las mujeres son menos negras: el caso de las mujeres esclavas en la Lima del siglo XIX”. En Henríquez, Narda (comp), el Hechizo de las imágenes. Estatus Social, género y etnicidad en la historia peruana. Lima. Fondo Editorial de la Pontificia Universidad Católica.
Otras referencias
Revistas impresas “El invierno se puso negro. Conozca las Nuevas Vírgenes de El Carmen”.
En: Revista Somos. Año XVI. Nº 862.

Del

Periódico El Comercio. Junio

del

2003. Pp. 46-52.
Sanos y Zambos”. En: Revista Somos. Año XVI. Nº 848. Del Periódico El Comercio. Marzo del 2003. Pp. 39-43
Etiqueta Negra”. En: En: Revista Somos. Año XVI. Nº 848. Del Periódico El Comercio. Abril del 2003.
Virtuales
Jacqueline Sánchez Taylor. “Turismo sexual en el Caribe”.
Editado y traducido de “Sex tourism in the

caribbean

”. The Universitu of

Leicester

. Capítulo “Turismo, Viajes y Sexo”. Ed, Stephen Clift and Simon Carter (1999), Casell.
En: http://sexualidad.wordpress.com/2007/07/26/turismo_sexual_en el caribe/ 
Mary Lilia Congolino Sinisterra. ¿Mujeres candentes? Un análisis de los estereotipos sexuales en un grupo de universitarios de Cali, Colombia. Universidad del Valle Cali-Colombia. Investigadora asociada al CIDSL.
En: http://
www.fazendogero7.ufsc/artigo/M/Mary_lilia_congolino_13_B.pdf

www.peruan-ita.org/2007/racismo0107.htm