06 avril 2007

José Leonardo Chirino, un marron précurseur du socialisme ?

BBC Mundo, Caracas

En mai  1795 dans l’ouest du Venezuela, un "zambo(1) libre" a pris la tête d’une insurrection d’esclaves considérée comme le premier mouvement indépendantiste du pays.

À tel point que lors du bicentenaire de ce soulèvement, José Leonardo Chirino a réussi à "entrer" de façon symbolique dans le Panthéon National à Caracas, aux côtés de Simón Bolívar et des autres Pères de la Patrie.

Aujourd’hui Chirino est l’objet d’un débat politique très actuel au sujet de la construction de ce qu’on appelle le "socialisme bolivarien" impulsé par le président Hugo Chávez, au point que certains le considèrent comme l’un des premiers "socialistes" vénézuéliens.

José Leonardo Chirino était le fils d’un esclave et d’une indienne, raison pour laquelle il jouissait de sa liberté. Il travaillait au service de la famille Tellería de Coro, une ville de la côte ouest du Vénézuela. À cette époque, il voyagea dans le Saint Domingue français, futur Haïti et dans l’île voisine de Curaçao.

Là-bas, il  s’informa de la révolution française et des luttes de la population esclave qui allait plus tard obtenir établissement d’une "république noire", en faisant de Haïti le premier pays indépendant de l’Amérique Latine en 1804.

Jugé et démembré

Ce contexte semble avoir influencé la sphère personnelle de Chirino dont l’épouse et les enfants eux étaient esclaves, propriété de propriétaires d’haciendas de la région.

En mai 1795, il lança l’insurrection qui obtint un succès initial en occupant plusieurs haciendas des montages du sud de Coro, mais qui ne put finalement pas s’emparer de la ville.

La supériorité militaire des miliciens de la colonie fut fatale pour les insurgés dont une centaine allaient mourir. Chirino fut emmené à Caracas pour y être jugé. Il fut accusé de trahison au Roi et condamné à mort. Son corps démembré fut exhibé à divers endroits du pays

"Le premier élément de base pour l’insurrection se trouve dans le désir de liberté. Ils voulaient éliminer l’esclavage", a indiqué à BBC Mundo la professeure Fulvia Polanco, présidente de l’Association Culturelle José Leonardo Chirino et membre de la Red Afrovenezolana (Réseau Afrovénézuélien).

Monumento a José Leonardo Chirino

Le "premier" socialiste

Pour Polanco, il y a là des éléments qui expriment le fait que le mouvement était revendicatif dans le cadre social et économique et non une rébellion contre l’autorité du Roi.

"José Leonardo incarne les valeurs de liberté, d’équité, de solidarité, car il ne s’est pas battu pour des intentions personnelles ni personnalistes, il l’a fait pour un collectif", explique la professeure Polanco, qui a expliqué à BBC Mundo la stratégie qui consiste à porter ce message aux enfants à travers du système éducatif.

Selon Polanco, ses valeurs démontrent qu’au "Venezuela, il y a une racine de ce qu’est le socialisme".

D’autres ne pensent pas que ce lien puisse être établi, comme Guillermo de León Calles, chroniqueur, historien et auteur d’une œuvre théâtrale inspirée des  événements menés par Chirino.

"Il n’avait pas le temps. Le socialisme utopique autant que le socialisme scientifique appartiennent au 19ème siècle et lui il appartient au 18ème siècle. Je pense qu’il ne pouvait pas être informé sur l’utopie (socialiste), celle de (Henri) de Saint-Simon, ou (Charles) Fourier ou Robert Owen"(2).

Revendication

L’insurrection de Chirino n’est pas seulement une histoire de patrie. Elle sert également aux groupes défendant les droits des afrovénézuéliens dans leur travail de sauvegarde de l’héritage nègre dans la société vénézuélienne.

Une partie de ce travail est en train d’être réalisé dans les écoles, comme l’a indiqué à BBC Mundo Reina Álvarez, du Réseau Afrovénézuéliens et membre de la commission présidentielle qui cherche à éliminer la discrimination raciale dans le système éducatif.

"L’idée est que nos garçons et nos filles n’aient pas honte de la terre qui les a vu naître, qu’ils n’aient pas honte de leur chevelure, qu’ils n’aient pas honte de leur culture  ", affirme Álvarez.

Certains sociologues et anthropologues affirment que, du fait de  son fort métissage, la société vénézuélienne n’a pas connu de manifestations de discrimination que l’on peut voir dans d’autres pays du continent.

Le concept même de "l’afrovénézuélien" peut s’avérer être un fait nouveau pour de nombreux vénézuéliens, pas très habitués au langage politiquement correct.

"Au jour d’aujourd’hui, on semble continuer de se délester de ses motifs pour lesquels José Leonardo s’est soulevé et que nous voyons de la même façon, mais qui dans leur essence avaient le même fond", répond Reina Álvarez.

Traduit de l’Espagnol par Guy Everard Mbarga

http://news.bbc.co.uk/hi/spanish/specials/2007/esclavitud/newsid_6474000/6474479.stm

1 - Zambo : Métisse fils d’un noir et d’une indienne

2 - José Leonardo Chirino a mené son insurrection dès 1795, et les utopistes socialistes sont nés et morts aux années suivantes : Saint-Simon (1760-1825),

Owen (1771-1858), Fourier (1772-1837). Chacun pourrait juger du commentaire de Guillermo de León Calles.

José Leonardo Chirino

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Le Roi Nègre Miguel, esclave rebelle

Juan Marguch

José Gabriel Condorcanqui (Túpac Amaru) (1738-1781) ne fut pas le premier ni le seul à se soulever contre la domination et l’exploitation des espagnols en Amérique. Le cacique péruvien a prolongé dans le temps une constante historique qui  débute au  16ème siècle et s’étend, puis s’amplifie tout au long des siècles, au point d’aboutir à la libération au 19ème siècle. De fait, Condorcanqui a pris le nom du vrai Túpac Amaru, dernier souverain  inca (1571-1572), qui a mené une révolte armée contre les conquistadors hispaniques  et qui par le biais d’une guerre de guérilleros va étendre la libération des régions andines, jusqu’à ce que le Vice-roi du  Pérou Francisco de Toledo envoie une puissante expédition armée qui allait mettre fin à la rébellion avec la mort de Túpac Amaru (1572), dernier empereur inca.

Cependant, même avant le premier  Túpac, il y eut une autre grande insurrection menée par des esclaves africains. Une image fossoyée des noirs chassés comme des bêtes en Afrique et déportés dans le Nouveau Monde pour être exploités jusqu’à la mort a été propagée. Cette image est celle d’une résignation face à ce destin cruel. Il n y a cependant rien de plus loin de la réalité. Les africains ne se sont jamais résignés face à un avatar supposément inéluctable. Bien au  contraire.  Malgré les répressions sauvages des espagnols, qui réprimaient grandement la plus petite tentative de révolte contre les conditions inhumaines auxquelles étaient soumis les esclaves, les noirs se soulevèrent plusieurs fois pour revendiquer la dignité de leur condition humaine.

La première grande révolte éclata en 1533 dans les mines de  Buría sur le territoire actuel du Venezuela. La sous-alimentation, les journées de travail interminables dans les  mines, le traitement impitoyable des gardes espagnols, la terrible mortalité résultant de l’exploitation même des femmes, des personnes âgées et des enfants ont peu à peu créé le climat de rébellion.  Il ne manquait plus alors  qu’émerge un leader qui allait prendre la tête du soulèvement. Ils le trouvèrent en un jeune messianique, le Nègre Miguel, également mentionné dans l’historiographie vénézuélienne comme San Miguel (Saint Miguel), car il est encore vénéré comme un saint quatre siècles après son épopée dans des régions peuplées par les descendants des premiers esclaves,.


Lorsque l’or fut découvert dans ce qu’on croyait être la première veine du mythique  Eldorado, le besoin d’une main d’œuvre esclave se fit sentir et en 1532 un grand contingent d’africains fut déporté de Puerto Rico. Parmi eux se trouvait  Miguel, qui depuis son adolescence avait démontré un inébranlable amour-propre, malgré les flagellations et les pièges avec lesquelles les maîtres tentaient  de faire fléchir leur esprit.

L’exploitation atroce à laquelle il fut soumis à la  Real de Minas de San Felipe de Burías fit le reste. Il supporta très peu les châtiments et les vexations, et quelques mois seulement après son arrivée au gisement, dans lequel il avait été intégré dès 1533, il réunissait un petit groupe d’esclaves avec lesquelles il allait s’échapper. Les Espagnols initièrent une chasse qui ne donna aucun résultat; et ils ne réussirent pas à obtenir de l’information leur permettant de s’orienter jusqu’au refuge des évadés,  même pas en soumettant à la torture les esclaves qui n’avaient pas pu s’enfuir.

De toute façon, il ne fut pas nécessaire qu’ils aillent à leur recherche, car Miguel démontra une plus grande audace que l’auraient imaginé ses exploiteurs. Il attaqua la Real de Minas par surprise, régla ses comptes avec les gardes vésaniques, en faisant assassiner certains d’entre eux, il collecta des armes et des munitions et s’enfuit en emportant également avec lui des dizaines d’esclaves qui s’ajoutèrent aux rebelles. Les indiens qui souffraient aussi de la violence de l’exploitation s’ajoutèrent aux noirs africains, et petit à petit le caudillo rebelle étendit ainsi sa domination sur une importante région montagneuse. Ses réduits, dénommés palenques étaient semblables aux  quilombos établis de leur côté par les esclaves noirs du Brésil. Ou aux cumbes qui allaient jaillir des décennies plus tard au Venezuela. Ils étaient situés dans des lieux pratiquement inaccessibles ; leurs défenses pouvaient s’effectuer avec des forces réduites et permettaient d’exécuter des embuscades sanglantes.

Renforcé dans sa position, Miguel décida de se proclamer roi et couronna Guiomar, son épouse en tant que reine. Il fit quelque chose de plus : il créa une église qui fusionnait l’animisme africain à la religion catholique et désigna son propre évêque. Les missionnaires espagnols se plaignirent contre ce noir démoniaque qui était en train d’aller trop loin dans le défi qu’il lançait à Christ et à Felipe II. L’instigation du clergé n’était pas vraiment nécessaire, puisqu’il était suffisant pour mobiliser les forces espagnoles le fait intolérable que l’extraction de l’or avait diminué de façon importante depuis le soulèvement du Nègre Miguel.

Le règne défiant de Miguel et Guiomar et de l’évêque de son église dura deux ans. Cela ne pouvait plus durer, car c’était un mauvais exemple qui pouvait se propager dans d’autres communautés d’indiens et de noirs. Le roi africain ne se contentait pas de rester dans son réduit, mais il  mais il avait parfaitement compris la nécessité de la propagande armée (comme on le proclamait en Argentine de années plomb des années 70 du siècle passé, comme s’il s’agissait d’une découverte géniale du marxisme-léninisme ou de son versant guevariste). Les incursions contre les établissements espagnols s’intensifièrent et devinrent plus fréquents au point de perturber totalement les extractions minières et les activités agricoles. Miguel était en train de créer un double problème  politique et économique aux conquistadors espagnols.

Évidemment, le militantisme féminin dans les organisations guérilleros n’est pas non plus une création du 20ème siècle. La reine Guiomar et des dizaines de femmes se battaient coude à coude avec leurs maris. Elles combattirent en les soutenant par dizaines et démontrèrent qu’elles possédaient autant de valeur et d’audace que leurs hommes. Les femmes qui ne combattaient pas restaient dans l’arrière-garde pratiquant des rituels magiques et chantaient pour renforcer le courage des guerriers (L’imagination de Alejo Carpentier et d’autres auteurs de ce qu’on appelle le "boom" littéraire latino-américain du siècle passé n’a pas eu besoin d’être encore plus activée; la lecture attentive de l’histoire de l’Amérique Latine fut suffisante).

Des ordres drastiques arrivèrent de l’Espagne. Il fallait que cela prenne fin. Le Nègre Miguel ne connaissait pas les instructions envoyées par la Corte, décida de lancer un défi plus grand en attaquant la ville Nueva Segovia de Barquisimeto qui venait d’être créé. Ce fut une terrible erreur stratégique, car la garnison espagnole avait été renforcée par c des contingents venus de la ville voisine de El Tocuyo. Les rebelles noirs furent décimés.

Le capitaine Diego García Paredes se dit un plaisir d’égorger Miguel, tandis que d’autres capitaines décapitaient les principaux collaborateurs du caudillo noir qui n’étaient pas morts sur le champ de bataille. Les africains et les indiens survivants eurent les tendons des pieds, la narine et les oreilles coupés, avant d’être bafoués et en signe d’avertissement à ceux qui essayeraient de défier une nouvelle fois le pouvoir espagnol. Guiomar fut emprisonnée et soumise à des tortures et d’autres formes de sévices qui causèrent sa mort des mois après la défaite de Barquisimeto.

Traduit de l'Espagnol par Guy Everard Mbarga

http://www.lavoz.com.ar/suplementos/temas/07/03/25/nota.asp?nota_id=55979

Posté par guyzoducamer à 03:36 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
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