Le thème de la présence des noirs en Amérique Latine et dans les Caraïbes a été abordé par des auteurs tels que Demetrio Aguilera Mata de l’Équateur; Joaquín Beleño du Panama et Joaquín Gutiérrez du Costa Rica, avec des résultats différents, qui vont du paternalisme humaniste à la caricature stéréotypée.  Il existe une autre vision de l’extérieur, celle d’auteurs comme Alejo Carpentier de Cuba et Fabián Dobles du Costa Rica, qui développent des personnages noirs, dépassant le niveau de la caricature et de la stigmatisation.  Ces auteurs nous donnent une vision interethnique, selon la terminologie de Lorein Powell. (Duncan et Powell, 1988).

Mais ce serait Nicolás Guillén, qui, avec sa subversion idiomatique aurait ouvert la voie à une approche différente.  Et une génération d’auteurs afro latinos se sont appropriés cette tendance et l’ont travaillé avec enthousiasme.

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Nicolás Guillén

 

On laisse de côté pour une référence future l’œuvre d’auteurs noirs qui ne suivent pas le courant afroréaliste, soit parce que leur vision est différente, soit parce que leur œuvre a été éditée par les secteurs dominants et par conséquent soigneusement censurée.

 

En 1977, le spécialiste nord américain Richard Jackson se demandait si une littérature  “afro” était possible dans un contexte hispanique. En 1984,  le trinidadien Ian Smart a suggéré une réponse, en identifiant les auteurs caribéens comme étant les porteurs de ce nouveau courant littéraire. Mais malgré l’abondante production et les nombreuses thèses, articles et livres dédiés à ces auteurs, ils occupent une place marginale selon le canon de la “main stream”.

 

Plusieurs explications peuvent être avancées. De la plus simpliste, qui consiste à recourir à la thèses populaire latinoaméricaine selon laquelle il n’existe pas un problème ethnoracial, mais plutôt un problème de classes (ce qui n’explique pas pourquoi les indiens ne sont pas Évêques) ou son contraire, qui consiste à tout réduire à la présence de stéréotypes racistes hérités de la colonie et soigneusement cultivés  par les théoriciens latinoaméricains (Sarmiento, Bunge et autres).

 

Entre ces deux thèses extrêmes, qui s’avèrent réductrices dans ce contexte, on peut essayer une série d’explications intermédiaires.

 

Les spécialistes semblent ne pas avoir capté la genèse d’une littérature afro hispanique, avec ces  contours propres, symboles et mythes qui ne correspondent pas aux définitions canoniques. Des auteurs comme  Pilar Barrios (Uruguay, 1947), Manuel Zapata Olivella (Colombie, 1963) Quince Duncan (Costa Rica, 1968) Cubena (Panama, 1977) –et à partir des années  80 la liste s’agrandit- ont progressivement défini cette nouvelle tendance que nous appellerons afroréaliste.

 

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Manuel Zapata Olivella

 

A partir de Nicolás Guillén, le rythme et la terminologie africaines cessent d’être des éléments décoratifs de notre littérature latinoamericaine, même si les critiques ne s’en sont pas rendu compte. Il initie ce courant dans une perspective inter ethnique, la vision de l’intérieur. Motivos del Son constitue une des plus grandes révolutions dans les littératures hispaniques.

 

Les critiques de la “main stream” latinoamericaine,  eurent évidemment des problèmes avec Guillén. Il était déjà reconnu pour sa poésie antérieure, entièrement en concordance les patrons classiques de la poésie espagnole. Guillén allait produire plus tard une poésie ayant des caractéristiques variées.

 

Le terme afrorealisme se justifie car ce courant littéraire n’utilise pas les référents traditionnels de la littérature de la “main stream”, comme le font les écrivains du “boom”. Il n’évoque pas le mythe grec, ni le folklorisme.  Il ne s’agit pas d’une littérature négriste, et elle ne suit pas non plus le courant de la négritude. Ce n’est pas du réalisme magique. Il s’agit d’une nouvelle expression, qui réalise une subversion africanisante de la langue, ayant recours à des référents mythiques inédits et même marginaux, tels que le Muntu,  le Samanfo, l’Ebeyiye, la revendication des déités telles que Yemayá, et l’incorporation d’éléments de l’anglais créole de la côte.

 

Ces éléments ne sont pas décoratifs dans l’œuvre de ces auteurs, mais plutôt médullaires dans la recherche de l’identité, la réconciliation avec son héritage culturel arraché, et l’assomption de son ethnicité afro hispanique. Et contrairement à certains compatriotes, ils ne considèrent pas la diversité ethnique comme un danger pour l’unité nationale, mais ils l’adoptent comme une richesse.

 

Nous proposons de considérer que c’est á partir de ce changement de paradigme qu’il faut comprendre la non incorporation de ces auteurs dans les canons de la “main stream”;  mais avant cela, il devrait y avoir un processus de réappropriation de cette dimension marginalisée ou niée de notre culture.

Comme indiqué plus haut, avant  1984 le trinidadien Ian Smart a signalé l’existence d’une littérature  “afro” en Amérique Centrale, distincte de la littérature hispanique traditionnelle. Il la qualifia de “West Indian”, c’est-á-dire la littérature des auteurs descendants d’immigrants des Caraïbes anglophones qui se sont établis en Amérique Centrale pour constituer la main d’œuvre pour les grands travaux d’infrastructures de la deuxième moitié du XIXème siècle, comme ce fut le cas pour la construction du canal de panama et des chemins de fer, ainsi que pour la culture de la banane, du cacao et autres.

 

Mais une observation plus large a démontré que le phénomène va au delà de ce cadre. En réalité, il s’agit d’un processus continental.

 

 

Ce qui précède nous a motivé à proposer à partir de 1996 (Un Señor de Chocolate) le terme afroréalisme, pour dénommer ce nouveau courant, qui peut être distingué par les six caractéristiques de base suivantes :

 

 

  • L’effort de restituer la voix afro américaine par le biais de l’usage d’une terminologie afro centrique.

     

  • La revendication de la mémoire symbolique africaine.

     

  • La restructuration éclairée (informée) de la mémoire historique de la diaspora africaine.

     

  • La réaffirmation du concept de communauté ancestrale.

     

  • L’adoption d’une perspective intra centrique.

     

  • La recherche et la proclamation de l’identité afro.

     

Le premier élément, la restitution de la voix, passe par la terminologie employée. Comme nous l’avons signalé, Nicolás Guillen avec l’introduction de termes tels que “Mayombe bombe mayombé ” et “sensamayá”  exprime une véritable révolution linguistique et poétique dans les littératures hispaniques.  Il s’agit d’un acte de subversion poétique qui est assumée par un bon nombre d’auteurs à partir des années quarante.  Les orateurs et les narrateurs afro latinos, commencent à restituer à la communauté afrodescendante sa propre voix. Cette nouvelle signification transcende même le cadre littéraire, lorsque Carlos Guillermo Wilson, le nouvelliste et poète afro panaméen,  après avoir demandé fâché : “Quel malheur ? je suis Ashanti et on m’appelle Carlos”, choisit comme nom littéraire Cubena, qui dans la tradition Ashanti est un homme né un mardi. Dans sa nouvelle Malambo, Lucía Charún Illescas, l’auteure péruvienne fait exécuter un chant par le narrateur : “aye, aye, sabangolé” Dame tu agua para bebé /ñeque ecolecuá /ñizca de agua que corre ya”.

 

 

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Carlos "Cubena" Guillermo Wilson

 

Le deuxième élément est la revendication de la mémoire symbolique africaine, l’élément de plus grande envergure. Une partie importante de la littérature latinoaméricaine dans ses courants traditionnels, revendique la perspective poétique et narrative euro centrique. Cela part de la dichotomie civilisation-barbarie, si traditionnelle dans notre culture. Cette dichotomie, héritée du système colonial des castes et renforcée et relancée par le darwinisme social cultivé par les élites créoles est présent mêmes de nos jours.

 

Comme tout le monde le sait, le système colonial des castes hiérarchisait les habitants des colonies selon des critères ethno-raciaux. Le noir fut inventé pour lui nier sa condition de Yoruba, Ashanti, Mandingue, Bantou, et en même temps, par contrepoint, on inventa le blanc, qui malgré le fait qu’il continuait d’être Français, Allemand, Anglais, Portugais, avait désormais un espace d’appartenance plus large, qui n’était plus concrétisé dans la tradition gréco-romaine, mais par une catégorie raciale. L’idéologie du blanchissement allait ainsi bien s’établir, rendant souhaitable la condition de blanc et méprisable toute autre condition.

 

Le concept des castes n’était pas une question symbolique : elle déterminait les emplois, elle déterminait l’insertion sociale de chaque individu dans la hiérarchie coloniale et certaines fois, elle représentait la différence entre vivre et mourir la vie et la mort.

 

Le système de castes fut formellement aboli la première fois par l’Afro mexicain Morelos qui décréta que, à partir de sa proclamation libératrice, on ne distinguerait plus les habitants en tant indiens, ni mulâtres, mais plutôt en tant qu’américains. Mais cette abolition formelle et légale n’a pas éradiqué la vision du monde.

 

L’idéologie du blanchissement fut renforcée par les élites qui sont établie de façon hégémonique après l’indépendance, avec des critères du darwinisme social. Cette doctrine a pris en Amérique Latine deux formes concurrentes : l’europhilie et l’ethnophobie.

 

En effet, à partir de la dichotomie civilisation-barbarie, ce qui est propre est dévalué, car barbare et primitif, tandis qu’on exalte ce qui est étranger, car civilisé et cultivé. Autrement dit, il en est résulté une exaltation extrême de ce qui est européen (europhilie) et une négation ainsi qu’une dévaluation de diversité ethno-raciale (etnophobie). On suppose que l’ethnicité est une menace contre l’unité nationale.

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Domingo Faustino Sarmiento

 

 

Domingo Faustino Sarmiento, intellectuel argentin acclamé par beaucoup comme “le grand maître de l’Amérique”  se plaignait de ce qu’il considérait comme un malheur: le métissage. “Les races américaines vivent dans l’oisiveté et se montrent incapables, même par la contrainte de se consacrer à un travail dur et continu ”. Autrement dit, le tissage est indésirable, raison pour laquelle l’Amérique serait condamnée, à moins, bien sûr qu’il y ait une substitution de la population locale par les immigrants européens, idéologie qui justifia le génocide indigène sur note continent.  Carlos Bunge pour sa part au début du XXème, affirmait que l’africain avait une capacité de pensée et de travail moindre que l’européenne.

 

 

Cela est évident –affirmait-il du noir - il n' a inventé ni le télégraphe, ni le chemin de fer, il n'est pas un artiste créateur, il n'est pas un entrepreneur persévérant (...) jusqu'à présent, sous aucun climat et sous aucun gouvernement le noir n'a rendu à l'humanité des services  au niveau intellectuel et de gestion” (Anglarill, 1994).

 

Traduit de l'Espagnol Guy Everard Mbarga

 

http://www.denison.edu/collaborations/istmo/n10/articulos/afrorealismo.html

 

 

Universidad Nacional , Costa Rica -qduncan@yahoo.com

Première publication sur ce blog le 02/07/06